Luire.

Quelque part près d’un étang, à côté des rivières et des montagnes, j’ai une maison.
Parfois elle est petite, quand le jour s’étend autour de moi et que la lumière est trop forte, parfois elle est grande, lorsque la nuit m’enveloppe et qu’en dedans tout est calme pour quelques heures.

Cette maison ne fait pas parti du monde, elle ne sait pas où s’y construire. Elle ne sait pas quel matériaux utiliser, dans quelle direction sa porte doit être placée, à quelle route se rattacher. Alors elle reste dans cette zone d’eau, à la dérive, ballottée, noyée de temps en temps.
Puis elle se fracasse. Contre des rochers nommés folie, dépression, angoisse, lucidité. Contre des murs que les autres construisent et qui n’ont aucun sens, ils se ressemblent tous et renvoient des échos de personnes qui parlent pour les autres, qui dirigent les autres, qui pensent pour les autres, qui enferment les autres dans des labyrinthes dès qu’ils ont l’âge de marcher. Quand elle ouvre timidement ses fenêtres elle ne comprend pas ce qu’il se passe dehors ; des gens vivent par procuration la vie d’autres, il y a ceux qui pensent que leur idiotie passera inaperçue tant la poudre d’artifice qu’ils soufflent aux yeux est forte, il y a ceux qui se taisent – suivent – rampent et ont oublié que la noblesse du coeur vaut plus que d’être viré. Il y a des cyclopes qui marchent entre tous, si grands, si forts, mais qui seraient aisément défaits par le nombre. Et puis il y a ceux qui errent dans un brouillard constant, tiraillés entre le désir de mieux faire et les chaines qui les retiennent encore si séduisantes. Au loin, il y a ceux au regard halluciné, saisis par des mirages. Ils ont eu trop peur, ils se sont laissés convaincre, ils n’appartiennent plus à eux-même.

Je referme les fenêtres. Je ne veux pas appartenir à ce monde. Quelque fois sur mon toit se posent des oiseaux de passage nommés amour, amitié, aventure, choix. Je les accueille avec joie et bienveillance, sachant qu’ils repartiront. Quelques uns passeront un ou deux hivers, beaucoup arracheront des tuiles en s’en allant. Ce n’est pas grave car tout se reconstruit.

Je sais qu’ailleurs il y a des maisons comme la mienne qui ne savent pas où se construire. Nous croyons être invisibles les unes des autres, nous pensons que notre incapacité à se fixer ne peut être comprise, nous avons imaginé avec beaucoup de ferveur et de vanité être la seule maison inapte pour en retirer toute la gloire fusse t-elle née dans la souffrance.
C’est une gloire qui ne brille pas.
Pourtant il suffirait d’un feu de cheminée, de lampes allumées au bord des fenêtres closes, pour se rendre compte de l’inconfortable réalité : seul n’existe pas. Seul n’est qu’une illusion dont on s’enveloppe allègrement lorsqu’on se fracasse contre murs et rochers, ces maisons finissent même par rejoindre le troupeau car la singularité qu’elles recherchent tant les amènent finalement à reproduire les mêmes comportements qu’elles dénoncent hypocritement.

Au bord des fenêtres j’essaie de faire pousser des fleurs, elles sont à la fois appâts et leurres, beautés étranges et vénéneuses que je choisis avec grand soin. Elles me rappellent d’être attentive à l’éphémère et que grandir prend du temps, beaucoup de temps, pour donner naissance à un joyaux. Elles me rappellent que le temps vendu par les cyclopes ne correspond pas à ce que l’âme demande, à ce que la nature produit, c’est un temps dangereux qui nous précipite vers la ruine, la décrépitude, et de ce temps-là je n’en veux pas. A la place j’ai choisi, non sans peine, une lenteur des choses qui poussent, organique, vitale, secrète.
Dans mon grenier je stocke toutes mes richesses, il est plein à craquer. J’ai oublié avec le temps que ce sont les fondations qui doivent avant tout être très solides pour pouvoir se déplacer confortablement, pour que la maison puisse fièrement dire « je suis cette maison ». Je crois qu’à ce jour elles sont vides, il y a des fuites partout que je n’arrive pas à colmater malgré tout mon travail, de l’air et de l’eau s’en échappent, parfois j’ai l’impression que tout ce qui se trouve là-haut va dégringoler et se perdre à jamais dans le vide. Parfois, j’ai juste envie de finir l’ouvrage du néant et de m’y précipiter.
Mais quel exemple donnerais-je ? A la toute petite maisonnette qui m’est rattachée, et aux autres maisons qui cherchent dans le noir.


Quelque part près d’un étang, à côté des rivières et des montagnes, j’ai une maison.
Parfois elle est petite, quand le jour s’étend autour de moi et que la lumière est trop forte, parfois elle est grande, lorsque la nuit m’enveloppe et qu’en dedans tout est calme pour quelques heures.
Vous avez la vôtre, brillante dans sa différence, dans sa générosité, forte dans son envie d’exister. Mais je ne vous vois pas, où êtes-vous ? Pouvez-vous, voulez-vous, me rejoindre, s’apprendre à consolider nos fondations, à faire pousser la lenteur, à remplir les greniers de l’essentiel ?

Nous irons croître, fleurir.
Nous prendrons notre temps.
Nous luirons dans la nuit.

 

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