Errances

Il y a beaucoup d’aller retour entre je, tu, vous et nous. Il n’y a pas de majuscule après des !. J’écris comme je discute du coup je ne fais pas tellement attention à la construction du tout.


(Article péniblement commencé en avril, très énervée, angoissée et cherchant pendant des plombes mes mots) :

Parmi les jeux auxquels j’adore jouer depuis longtemps il y a ceux de gestion de ville. Et s’il y a bien quelque chose que ces jeux m’ont appris, c’est que pour qu’une société tienne il faut arriver à un équilibre bien précis. S’il n’y a pas de travail les habitants n’arrivent pas ou ne restent pas, pareil pour la nourriture, un royaume crée sur la dette ne tient pas, ni essentiellement basé sur la religion ou l’armée – qui seraient alors des régimes spécifiquement totalitaires. Et ironiquement, plus je pense à notre société actuelle et plus je me dis que dans un de ces jeux ça n’aurait clairement pas tenu une vingtaine de tours. Tout ce serait cassé la gueule immédiatement. Pourtant, dans la réalité, ça « tient », coûte que coûte, ou plutôt c’est maintenu de gré ou de force. Peut-être que, finalement, c’est ça qui tend à me faire régulièrement péter un plomb ; de comprendre – à travers plusieurs médiums (livres, jeux, réflexions personnelles, discussions…) que la planète sur laquelle je vis est sérieusement dans la merde, qu’on continue de foncer droit devant en s’y roulant allègrement, et … que personne ne fait rien. J’ai l’impression d’assister constamment à un de ces très mauvais films américains apocalyptiques où comme par magie le héros arrive à la fin à sauver tout le monde sauf que là il est crevé depuis, logiquement, la première embuscade et c’est tout, rideaux, circulez y’a rien à voir.

Si j’écris ici c’est que toute cette bouillie de pensées quotidienne a fini par prendre une ampleur conséquente dans ma tête, à prendre trop de place et à être devenu un mécanisme de ruminations constantes en arrière plan sans que je m’en aperçoive. Je n’en peux sérieusement plus, autant cracher le morceau pour aérer un peu cette tête qui pense trop et pour, aussi, mettre par écrit certaines réflexions qui pourraient peut-être aider d’autres personnes, les soulager du moins, de savoir qu’elles ne sont pas les seules à cogiter différemment.

Je ne trouve absolument pas ma place dans cette société, dans ces nouveaux codes émergents qui veulent s’imposer, encore moins dans les anciens, je ne pige absolument pas ce bordel permanent qui ne fait aucun sens, tout me semble d’un illogisme sans fin et ce manque de sens, dans les institutions, chez les gens, me rend dingue. Comment peut-on vivre une vie heureuse quand tout autour de soi fout le camp, quand tout le monde semble fou, quand on voit s’installer à vitesse grand v un cauchemar social cyclique, quand on comprend que l’étau, l’écrasement, d’une population mondiale a si bien fonctionné pendant des siècles que personne n’arrive à se rebiffer suffisamment fort pour créer une brèche suffisamment large.

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On nous inocule donc, pour des fins d’enrichissement, des goûts et des désirs qui n’ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d’excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants… Abus de fréquence dans les impressions ; abus de diversité ; abus de résonance ; abus de facilités ; abus de merveilles ; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l’artifice desquels d’immenses effets sont mis sous le doigt d’un enfant.

Paul Valéry

( Reprise de l’écriture en novembre, toujours aussi angoissée, déprimée et en colère, mais aussi fataliste, blasée, avec des accès d’ironie cruelle. )

Ecrire à propos des réseaux sociaux j’en avais l’envie depuis un moment mais que dire qui n’a déjà été dit, je pensais que je n’allais que répéter des idées convenues et figées. Mais je me suis rendue compte que finalement je n’avais pas vraiment les mêmes points de vue que ceux que l’on a globalisé sur ce sujet.
A commencer par la phrase très commode : les réseaux sociaux ce n’est pas la vraie vie. Ce à quoi j’ai envie de répondre que justement si, c’est un reflet on ne peut plus parfait de la vie quotidienne et des comportements sociaux, on y retrouve toutes les mécaniques : le mensonge, l’hypocrisie, les engueulades, le copinage, la vente, le cul, les égos surdimensionnés, l’élitisme, l’étalement des richesses, la haine, la colère…
Ce à quoi on me répond souvent : oh mais tu sais dans la rue personne ne se permettrait ce qu’il dit derrière un écran. Les gens sont-ils sourds ou amnésiques ? On a donc attendu les RS pour harceler, diffamer, voler, injurier, insulter les autres ? Personne, donc, sur les réseaux ne raconte précisément ce qu’il lui arrive dans la vie, au quotidien ? Personne, donc, ne parle de ses galères administratives, de parents, d’études, de thune, de taff. Ni de ses passions, ses joies, ses peines, ses découvertes, ses voyages. Si ce n’est pas ça « la vraie vie », qu’est-ce que cela peut-il bien être ?
C’est au contraire infiniment dangereux de vouloir dissocier les deux. C’est discréditer ce qu’il peut s’y passer, ce qui s’y raconte, le poids qui pèse, l’influence que cela a. Pas plus que de prendre comme argument que sur les RS tout y est pire que dans la réalité. La pédophilie, la prostitution, les crimes passionnels, les centres de reconversions, de travail forcé, les tortures, n’existent donc pas dans « la réalité ». Les incivilités au quotidien que l’on peut voir partout, dans un train, dans un supermarché, dans la rue, me font plus flipper que sur les réseaux.

Je crois aussi que l’on oublie un élément fondamental : c’est l’effet loupe et de niche. Prenez 5 mn et remettez dans le contexte rien que les chiffres par exemple. Une personne « hyper connue sur les RS » ne l’est en fait qu’extrêmement peu. Avoir plusieurs millions d’abonnés qu’est-ce que ça reflète ? Environ à peine 15/20 % de followers actifs disséminés un peu partout sur le globe. Le reste ce sont des bots, des marques, des follow for follow et des gens occasionnels. Remettez ces chiffres en contexte d’une ville, d’une région, d’un pays.
Une personne qui ne s’intéresse absolument pas à l’art a peu de chance de savoir qui est Picasso, une personne qui ne s’intéresse pas à la littérature ne sait pas qui est Balzac, une personne qui ne s’intéresse pas au foot n’a jamais entendu parler de Ronaldo, une personne qui ne s’intéresse absolument pas à la télé réalité et tout ce qui peut tourner autour ne sait foutrement pas qui sont les Kardashians. Les gens/produits connus ne le sont que grâce à la dynamique de leur cercle. Et que dire de l’aspect culturel inhérent à chaque pays ? De même que les inégalités d’accès ne serait-ce qu’à internet.
Donc, non, ce ne sont pas les réseaux sociaux qui « font » quelque chose, ce sont simplement les gens qui ont perdu leur sens critique, leur sens analytique et leur capacité de recul et ce, on remarquera, dans n’importe quel domaine.

La Terre est peuplée de plus de 7 milliards d’habitants.
Découpez encore tout cela par tranche d’âge.

Remettre-en-contexte.

Donc prendre le problème à l’envers c’est assez drôle, comme si les réseaux sociaux n’étaient pas alimentés par, je sais pas au hasard, les gens eux-mêmes ? Créer un espace de plus en plus glauque et ensuite s’en plaindre, ha mais oui attendez, ça s’appelle l’hypocrisie. Allo, allo y’a quelqu’un ? Est-ce que les gens pourraient arrêter de se comporter comme des connards ? est-ce que les gens pensent vraiment que si tout d’un coup y’avait un shut down des RS, COMME PAR MAGIE, tout le monde il serait beau et gentil ?! personne n’a vécu avant 2004, ni plus avant encore avec les premiers forums quand on avait l’adsl et le boitier qui faisait crrrrshsshshshshssh ! in-croy-able.
Un peu comme les incivilités dans la rue. Les gens qui dans leur petit appart cosy sont là « ho ho ho c’est vraiment pas bien dis donc » et qui une fois devant le fait accompli sont des sombres merdes qui dégainent leur portable pour filmer ou qui tournent la tête. Ohlala mais toutes ces horreurs qu’on voit sur les réseaux sociaux ma p’tite dame ! bah oui c’est justement ce qu’il se passe dehors, c’est dingue hein. C’est aussi ce qu’il se passait à la télé en fait, ça c’est juste légèrement déplacé. Et puis il ne faudrait pas en parler de la gène que ça provoque, du malaise intersidéral qui prend les gens au bide mais qui continuent de s’auto alimenter des fois qu’un jour ça passerait tout seul. Le problème, c’est pas les réseaux sociaux, le problème : c’est les gens. Parce que c’est marrant mais peu importe le média sur lequel ils sont, ou peu importe où ils sont en fait tout court, ils finissent par tout pourrir. Et clairement on ne peut pas dire qu’on était pas au courant ça dure depuis des siècles. Je crois qu’en fait il faut se résoudre, on est juste foncièrement cons. Il y a des gens très bien, et des gens très très cons, et ce sont eux qu’on entend partout, qu’on voit partout.

Où se porte votre attention ? Où et à qui acceptez vous en toute conscience de donner votre si précieux temps ? Pourquoi on s’auto flagelle comme ça ? Pourquoi tu continues de suivre quelqu’un que tu ne peux plus blairer, pourquoi tu penses que tu rates des choses si tu ne le fais pas ? C’est un des seuls problèmes que j’ai eu avec les réseaux, avoir peur de rater quelque chose. Peur de rater quelque chose. Evidemment que je vais en rater des choses ne serait-ce que sur une seule journée ! mais à quel point c’est bête quand on y pense ! Non on a pas besoin de se farcir la tête chaque jour du plus d’informations possibles. On ne peut pas être au courant de tout, mais quelle angoisse à la fin. On ne sait même pas ce qu’il se passe dans son propre quartier, village, et on voudrait être constamment sur insta, tw ou yt pour savoir d’heure en heure qui a posté quoi. Est-ce qu’on se rend bien compte que c’est du voyeurisme à ce stade ? est-ce qu’on se rend bien compte que l’on ne se diverti par des gens qui n’apportent aucune plus-value ni dans notre vie ni communautairement simplement parce qu’on s’est habitués à ça et que si on est plus dessus on s’ennuie comme un rat mort ? mais quelle situation insensée est ce là !

C’est un monde sous cloche qui se regarde et s’admire. C’est un microcosme qui pense que parce qu’il tweet ça va changer quelque chose à la société alors qu’en fait tout le monde s’en fout. Ca ne dépasse pas ses limites virtuelles, ça n’atterri pas dans nos assiettes, dans nos boites aux lettres, sous les roues de notre voiture. C’est un petit monde d’entre-soi qui pense que ses opinions balancées sur 4 lignes va impacter un politique, un économiste, un journaliste, une célébrité, un inconnu. Elles sont extrêmement rares les réussites, les minuscules victoires où un message noyé sous un million d’autres aura fait bouger pour un cours temps un tout petit ressort de l’engrenage dans lequel nous participons tous et sommes en même temps écrasés. On ne peut pas être militant sur un réseau social si on ne l’est pas dans la rue, si on ne l’est pas concrètement, si on ne se met pas en danger, sinon on ne fait que la moitié du boulot (pour une infime fraction de la population rappelons-le, histoire de bien enfoncer le clou). Et plus important encore on ne pourra jamais rien faire si l’on ne questionne pas, si on ne critique pas, et surtout si on ne le fait pas au sein même du domaine dans lequel on est le plus actif. Depuis deux ans ce renversement de paradigmes me fout des angoisses terribles, c’est le recommencement de trucs moches qui se sont passés autrefois et pour lesquels on nous a asséné des plus jamais ça larmoyants mais vers lesquels on se jette tête la première. Il faut suivre une vague, d’où vient elle ? que veut elle faire ? coûte que coûte, et si on questionne on est mis au pilori. Si on questionne on est pas woke, on est contre eux, on est des fachos, on est des gens à mettre au bûcher. Pardon mais moi j’appelle pas ça un essai de vivre ensemble, c’est simplement remplacer un système par un autre qui utilise les mêmes méthodes. C’est la rigueur scientifique qui s’efface parce que Jean-Michel a lu 3 livres et sait mieux que des personnes diplômées , ce sont les complots à tout va qui délitent la raison, ce sont des gens qui voient leur travail volé pour se faire du blé dessus en toute impunité sous égide du progrès, ce sont des ressentis personnels qui sont pris pour vérité factuelle , ce sont des gens qui ne savent plus faire la différence parce qu’ils ne prennent pas le temps de remettre en question ce qu’on leur sert, des groupuscules extrêmes qui prennent le tire-fesse sans pression et qui arrive tranquillement mais sûrement beaucoup plus loin que prévu sans que ça n’émeuve la voisine, qui à la limite leur tendra même les bras, une population qu’on rabaisse encore et encore et qu’on pousse jusque dans ses retranchements, qui est tellement assommée de servitude qu’elle a fini par croire qu’elle ne peut même pas s’en révolter, pendant que les imbéciles – toujours les mêmes l’Histoire n’a pas la mémoire courte, elle – paradent armés jusqu’aux dents pour faire respecter un ordre qu’ils sont les seuls à vouloir.

Ca crie, ça tape, ça tue à tous les coins de rue, et parfois j’ai l’impression que tout le monde est entrain de devenir fou. Je lis des intellectuels d’autrefois et j’ai l’impression atroce et tenace que nous sommes entrain de recommencer à jouer une très mauvaise pièce de la tragédie humaine, que c’est inarrêtable, et – surtout – que je n’aurai jamais pensé ressentir autant d’insécurité pour mon futur, le penser aussi négativement sans arriver à voir un espoir quelconque pointer son nez, je n’aurai jamais pensé de mon vivant revivre ce qu’il n’y a pas si longtemps d’autres ont vécu. On m’avait dit c’est du passé, il ne faut pas oublier et il ne faut pas refaire. Ha elles étaient bien belles vos paroles, vous avez tout eu par la suite, vous vous en êtes gavés et vous nous avez mis dans la merde. Maintenant c’est à coup de phrases gerbantes de boomers qu’on essaie de filer en douce, « c’est vrai quoi quand on veut on peut ! il suffit de se retrousser les manches ! moi à ton âge j’allais à l’école à pieds et j’escaladais l’Everest tout les 15 du mois ! quelle jeunesse insupportablement feignante ! traverse donc la rue ».



Nous sommes presque en 2022, nous en sommes toujours à devoir se battre pour l’égalité des sexes et l’abolition des violences faites aux femmes, contre l’oppression des minorités, nous en sommes toujours à essayer de faire comprendre que l’homosexualité est normale, que la prostitution ne l’est pas, qu’il y a toujours des enfants qui bossent dans les mines, des handicapés qui vivent parmi nous et dont on ne reconnait toujours pas les droits ou même l’existence – ils ne sont pas du tout là depuis des siècles ils ont magiquement poussé du jour au lendemain -, des vieux dégueulasses qui abusent d’enfants, bref, les bases en fait, les strictes bases pour une société harmonieuse et heureuse n’existent toujours pas, en 2022. Comment garder de l’espoir en étant conscient de tout ça. Moi je n’en ai pas.

Bien sûr je ne pourrais jamais écrire là tout ce qui me révolte, tout ce qui me peine, tout ce qui me dégoûte. Il y aurait tant à dire. Je suis passée par différentes phases en voulant écrire cet article, j’ai voulu le faire, ensuite je me suis résignée, puis l’envie est revenue, et je m’en suis détachée, je me suis sentie furieusement en colère et aussi soudainement apaisée. Je n’ai aucune illusion, je brasse du vent, en écrivant ces lignes. Mon avis ne compte pas plus qu’un autre, il ne changera rien, il s’efface déjà. Il existe seulement parce que l’idée même de savoir que d’autres penseraient sensiblement pareil que moi mais n’oseraient pas le dire m’est assez insupportable. Se sentir isolé dans ses pensées est quelque chose que je trouve très douloureux. Et c’est bien la pluralité des opinions et pensées qui feront avancer, peut-être un jour si quelque chose – quelqu’un le veut – , cette société, cet humanisme.


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