L’hybride

Disclaimer : je n’ai pas pu rentrer dans le détails pour la majorité des exemples que j’ai cité (sinon on en aurait eu pour un article d’1h à lire), j’ai conscience que cela peut induire en erreur ou semer le doute sur certains de mes propos. Avant de me sauter à la gorge si jamais l’envie vous prend je peux totalement développer une phrase, une idée, en commentaire ou en mp. J’ai commencé à écrire l’article il y a un mois, je l’ai recommencé au moins 4 fois. Il m’est vraiment difficile de parler de ce sujet car il en imbrique des tas d’autres mais en plus j’ai tendance à beaucoup me censurer. Peut-être que l’approche sous l’ange du doute n’était pas la bonne mais pourtant c’est un sujet qui m’est cher et dont, je trouve, on ne parle pas assez. 

 

J’oscille constamment entre tout et son contraire : j’envie les gens plein de certitudes et en même temps je ne comprends pas qu’on ne puisse pas remettre en question. Je suis pétrie de doutes, voilà. J’ai cette angoisse permanente d’avoir peur de me tromper, d’avoir peur de ne pas avoir saisi correctement les choses, de passer à côté d’un truc fondamental.
J’ai cet esprit vorace qui sait qu’il ne pourra jamais tout savoir et qui sait de fait qu’il a des jugements biaisés. Parfois je suis prise dans ce vertige, quand l’énormité de ce que je ne sais pas me frappe, quand ce trou noir de tout ce que je ne saurais jamais s’ouvre devant moi.

Mais plus insidieusement c’est le doute de la vie, le doute de moi-même, qui fait son oeuvre lentement. Que faire alors quand ce voile se pose très tôt et rend les contours flous, laissant peu de place à une construction de soi un minimum « équilibrée ». Cela touche tout les aspects de ma vie, plus le temps avance, plus j’ai l’impression qu’il s’infiltre par la moindre interstice et je réalise petit à petit à quel point il est un de mes plus grands professeurs. Le déménagement que j’ai fais cette année faisait office de salut, il fallait que je parte c’était ma santé mentale ou rien. Une fois arrivée ici les deux premiers mois ont été une guerre sans merci, j’étais parcourue d’angoisses atroces que je n’avais plus ressenti depuis mes attaques de paniques adolescente ; le doute m’avait tout pris, avait brisé cette nouvelle expérience, m’avait rendue nerveuse, fragile, désenchantée.

Roberto Ferri

Je doute. De tout ce qui m’entoure, de tout ce que j’entends, de tout ce qui fait sens pour les autres et pas pour moi. Je fais mon examen de conscience souvent pour me retrouver coincée dans les mêmes questionnements : est-ce que définitivement je deviens une conne réac qui n’arrive plus à se remettre en question, à accepter d’autres paradigmes.
Partout, il manque de la nuance. Si tu n’es pas féministe tu es une traître à ton propre sexe, si tu n’es pas vegan tu n’as aucune conscience environnementale, si tu es pour un monde cybernétique tu craches sur les petits enfants qui travaillent, si tu n’es pas touché par tout les mouvements politiques progressistes tu es lâche. Il faut être soit l’un soit l’autre mais tu ne peux pas être entre les deux, soit sainte, soit pute mais pas d’hybride. Il faut faire un choix. Hors je suis constamment entre deux. J’introduis des doses de richesses, d’où qu’elles viennent, je les injecte dans toutes mes réflexions pour avoir une base la plus colorée possible, la plus nuancée possible. 
Mais faire un choix, pourquoi ? Se priver de savoir, de sagesse, d’expérience, simplement pour faire comme tout le monde ? Pour être bien vue ? Pour rentrer dans le rang « parce qu’il le faut ? »  Pour la bonne conscience des autres ? des amis, de la famille, de la société plus ou moins proche ?
Il ne faudrait pas trop mettre mal à l’aise, on ne doit pas déranger, ni un camp ni un autre.
Le « oui, mais » n’existe pas.
La nuance non plus.

On se retrouve ballotté au milieu de ce tourbillon de bonne conscience, de politiquement correct (quoi que je ne sais plus à force si c’est encore possible), d’injonctions pitoyables créées par ceux-là même qui militent pour qu’il n’y en ai plus selon leur point de vue dans un domaine précis (à quel niveau de wtf on en est en fait).
Aujourd’hui si tu n’es pas pour toutes les luttes alors tu es forcément contre elles. Si tu ne coches pas toutes les cases de la bien-pensance tu es à minima rayé de la liste des amis propres sur eux qui disent amen à tout mais qui n’ont d’opinion sur rien (bah oui faut juste se contenter de dire ohlala c’est vraiment pas bien ça, faudrait pas leur demander de réfléchir non plus). Que nous restera t-il à apprendre ? Comment grandirons-nous ? A quel niveau pourrons-nous confronter nos idées, nos désaccords pour s’enrichir mutuellement ?

Et c’est profondément déstabilisant pour qui ne ressent pas le besoin d’appartenir à quelque chose, qui n’en est pas touché, qui même et surtout ne la comprend pas, la trouve stérile, à côté de la plaque. On pourrait bien dire qu’il suffirait de s’en foutre, que ça ne nous empêchera pas de dormir, mais quand on fait un travail profond de développement personnel j’ai l’impression qu’on échappe pas à ce doute du « est-ce que je pense comme il faut / pourquoi je ne pense pas comme les autres alors que tout le monde a l’air de dire que c’est bien / est-ce que c’est moi qui ai un problème cognitif ou de manque d’empathie etc ». Et ce fameux je trace ma route sans penser aux autres est aussi nuisible au final, on se détache, on se retranche et on passe à côté de tout les échanges bénéfiques qui pourraient nous élever, et plus que tout on finit par se taire. Parce qu’il n’y a jamais personne qui a le courage de dire « oui, mais », alors on tourne en rond dans sa tête, on en revient au doute, c’est un vrai cercle vicieux ; et quand bien même cette personne le ferait on lui reprocherait de ne pas prendre parti et serait exclue des deux, alors qu’elle essaie simplement de comprendre ce qu’il y a de bien dans l’un et dans l’autre sans tomber dans du manichéisme pur et dur. Il faut avoir une opinion tranchée sur tout, si tu n’en as pas soit on suppose que tu es débile et que tu n’as rien compris, soit que tu t’en fou et que tu n’as conscience de rien (ha ! la fameuse « prise de conscience » agitée devant le nez quand il n’y a pas d’autre argument à soumettre). Mais avoir une opinion, ça prend du temps, en fait. Il faut y penser, y réfléchir, prendre le temps de s’informer, et Dieu sait si ça devient suivant les thématiques difficile de trouver de l’information aussi neutre que possible ; et cette opinion elle peut changer aussi suivant notre propre évolution personnelle. 

Je me suis longtemps demandée si je m’étais habituée au doute, si je l’avais cultivé par fierté mal placée, s’il s’était emparé de moi à tel point que je ne pouvais plus vivre une seule expérience sans la remettre en question. Au final, peu importe la raison, seuls les dégâts sont là. Les dégâts de toute une génération, de toute une transmission, de toute une société. Mais aussi les dégâts que l’on se fait soi-même, car oui on peut reporter la faute sur tant de gens, tant d’éléments, nous n’en sommes pas moins responsables de nous-même, de notre façon de penser qui est modulable à loisir mais aussi et surtout responsables de notre prise d’action ou non action envers tout cela. Comme il est facile de sortir à tout va la carte des traumas, de la transmission familiale, de la camisole dans laquelle on s’enferme sans l’aide de personne.
J’ai pris l’exemple des luttes mais vous avez bien compris que cela s’applique à tout, à des mouvements sociaux d’ampleur comme à des questionnements beaucoup plus personnels, exemple la spiritualité. Et là, parlons-en, le doute n’est-il pas un compagnon permanent ? N’a t-il pas été le vôtre ? Tout d’abord culturellement parlant, bien que le domaine soit largement en expansion on nous apprend en tout et pour tout que la science prévaut et que tout le reste n’est que fantaisie de bonne femme, superstitions dépassées que l’on peut largement expliquer de nos jours grâce à notre société super moderne et que franchement t’es un peu neuneu si tu crois à ce genre de choses. Il ne s’agirait tout de même pas de remettre en question, une fois de plus, des traditions politiques et religieuses , c’est trop compliqué et les femmes, toujours à faire chier de toute manière pour des sujets qui ne rapportent pas. Est-ce qu’il n’y a pas au moins une fois où vous vous êtes dis « s’il faut je crois voir des signes où y’en a pas, c’est peut-être explicable par l’effet machin démontré par le professeur truc, c’est seulement dans ma tête / est-ce que la relation que je crois avoir avec telle déité ou égrégore existe t-elle réellement ou est-ce une transposition de mes peurs comme le manque de reconnaissance, la solitude, le besoin de me raccrocher à quelque chose / est-ce que ce que je crois voir et entendre sont en fait des phénomènes physiques dû au stress, à un taux de tel paramètre trop élevé, à mon cerveau qui part en sucette / etc etc » la liste est longue. Sincèrement je vous envie si vous n’avez jamais remis en question vos propres croyances et pratiques mais en même temps je dois avouer que je trouverai ça chelou voir irresponsable. J’ai un problème avec la dévotion, et la peur de la perte du contrôle, parce qu ‘en premier lieu je dois faire confiance en quelque chose que je ne peux pas toujours vérifier, ce qui implique que je peux perdre une masse conséquente de temps à croire ce qui est finalement faux et ça je crois que ça me terrifie en quelque sorte plus que tout, me tromper. 

Cependant, le doute ça va bien deux minutes. Je suis comme tout le monde je n’aime pas particulièrement souffrir et ayant déjà une très grosse propension à vivre loin dans ma tête il fallait poser des limites d’une manière ou d’une autre ; le doute comme garde fou oui, mais seulement pour ça et non plus comme une angoisse perpétuelle paralysant la moindre prise d’action, la moindre réflexion. J’ai mon bagage spirituel, tant d’expériences que de très longs échanges  et j’ai toujours laissé toutes les portes ouvertes ce qui a par chance facilité le développement de ma boussole intérieure, de mon étoile du nord : l’intuition. L’aide la plus précieuse que l’on puisse avoir, tant que l’on ne verse pas ensuite dans le penchant très sécure du « je capte tout, je crois tout ce que je ressens, vois, entends etc ». Malaise. L’intuition comme tout outil, à manier avec sagesse en gardant en tête la règle d’or de l’équilibre. En résumé, des plombes de pratique, des tonnes de loupés et un guide que l’on imagine même pas qui nous permet de creuser dans tant de domaines différents, qui a l’avantage indiscutable de développer la confiance en soi, sans oublier l’aide précieuse que l’on peut offrir aux autres tant qu’eux-même ne l’ont pas développé.  

Je n’ai fais qu’effleurer mes propos, je n’ai fait qu’effleurer beaucoup – trop – de thématiques et d’expériences personnelles. Et je crois que si l’on me connait peu cet article donnerait une image très incomplète de moi. Mais je prends le risque et je le prends aussi dans le fait de n’avoir pas réussi à m’exprimer entièrement, d’avoir hésité, d’avoir fait de nombreux retours en arrière, d’avoir effacé puis re écris. Ecrire n’est plus aussi aisé qu’avant, là aussi il y a eu du doute.

Le seul que je n’ai pas c’est qu’il faut partager encore et encore ce qui va à contre courant, ce qui est toujours en mouvement, ce qui dérange, ce qui s’épanouit dans la nuit…

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img1 : Roberto Ferri
img2 : Solene Ballesta

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