ποίησις

ποίησις : grec ancien signifiant poiesis.

 

Cette année (et l’année dernière) c’est la Mort qui a écrit sa poésie. Elle n’est pas arrivée avec sa charrette grinçante comme l’Ankou, elle n’a pas fait entendre la sarabande de sa Danse Macabre, non elle s’est laissée glisser dans nos têtes, silencieusement, sans se faire remarquer. Et n’est-ce pas là un coup de maitre que d’agir alors que l’hôte ne s’en rend pas compte.
J’ai vu petit à petit autour de moi depuis un an l’absence de poésie faire son œuvre. Je parle bien de poésie quotidienne et non pas de poésie littéraire, que je placerais presque après la première. Si je suis très attachée à la poésie écrite on peut dire que je le suis obsessionnellement de celle de chaque jour, d’ailleurs dans presque toutes mes publications Instagram le hashtag « poésiedubanal » est utilisé.

Dans le monde des sens il y a ceux qui sont éveillés à quelque chose et ceux qui ne le sont pas, je trouve pour ma part que ce n’est pas tout à fait juste. S’il n’y avait que la sensibilité intrinsèque à chaque personne on ne poserait pas la question, on dirait que c’est simplement comme ça il y a ceux qui voient des choses où d’autres n’en voient pas ; pourtant tout le monde sans exception voit/ressent à un moment donné ou un autre, j’en ai eu bien assez la preuve dans ma vie auprès de personnes qui n’auraient pour rien au monde ouvert un recueil de poésie mais qui ce sont exclamés qu’ils trouvaient soudainement quelque chose de « poétique ». Mais au fond la poésie c’est quoi ? On s’accorde à dire généralement que c’est avant tout un langage voire un système, le Larousse nous dit que c’est l’art de l’évocation, Wikipedia que c’est un genre littéraire très ancien. Sarraute dira que « le propre de la poésie s’attache à rendre une sensation« , Trenet que « c’est des rêves de bonne qualité c’est l’art de rêver et de faire rêver aussi » ou bien Cocteau que « c’est le mariage du conscient et de l’inconscient  et de ces noces terribles et bizarres naissent des monstres« . Bref, on en sait rien, ou plutôt il y a autant de forme de poésie qu’il y a de poètes. Finalement, n’est-ce pas d’en faire l’expérience qui est le plus important ? On peut sûrement s’accorder sur le fait que la poésie « fait quelque chose », que ce soit une production écrite, musicale, réelle ou virtuelle, si le sujet s’exclame comme c’est poétique ! c’est tout simplement qu’il aura été touché et peut-être qu’en rester là suffit.

Pourtant s’il suffisait de simplement regarder, cet effacement progressif ne serait pas arrivé. La poésie est reliée à notre état d’esprit et il suffit que l’on passe une journée atroce pour que le coucher de soleil au dessus du pont que l’on avait l’habitude de contempler en rentrant à pieds de son boulot n’existe plus ou pire soit tout d’un coup un objet de mépris. Moi la première, parfois, je me suis questionnée,  » c’est pas un peu naïf finalement tes histoires de reflets ? il y a franchement plus urgent / t’as pas quelque chose d’autre à faire de plus productif ? arrête avec tes trucs de poésie de toute manière ça n’intéresse personne, oui bon ce sont des nuages pas de quoi en faire un plat tout le monde s’en fout bosse tes cours plutôt » j’ai une liste longue comme le bras de réflexions personnelles similaires, et s’il y a bien une chose qui me débecte dans « cette odieuse société » c’est cet écrasement de la beauté, cette négation du besoin de poésie individuel, ce lavage de cerveau dont on ne veut pas, auquel on résiste de toute ses forces mais qu’on finit quand même par entendre dans sa tête « il y a mieux à faire que de s’extasier sur l’éphémère ». Et je crois que cette cassure entre ce que je suis et ce que je suis sensée être m’a fait entrer dans cette petite bataille de la beauté. Souvent j’ai l’impression que c’est fichu d’avance, que ça n’a pas d’importance pour les autres, un passage aussi bref qu’un « elle est jolie cette fleur » vite oublié dès que l’on passe le pas de sa porte. Mais quand même, il y a ce truc, qui me fait tiquer à chaque fois, surtout lorsque je me plonge à nouveau dans les arts asiatiques : ça compte. Si ça compte autant pour eux, ça peut compter aussi pour nous. Ces reflets de soleil tremblant sur le mur ou les rideaux de mon appartement lorsque le vent s’invite je ne suis pas la seule à les voir je le sais, oui il y a d’autres personnes que ça émeut et qui se demandent aussi probablement pourquoi, oui il y a d’autres personnes qui s’arrêtent devant des nuages aux formes particulières, pour un pissenlit qui pousse vaille que vaille entre deux pavés, pour la beauté étrange d’une personne qui pleure dans la rue, pour un monde inversé dans les flaques d’eau. Récemment sur Twitter j’en ai eu encore une fois la preuve avec le hashtag #saccageparis (que je vous recommande de suivre surtout si vous habitez la ville) qui bien que posant des réalités très complexes révèle surtout que les gens en ont marre de sortir de chez eux et de voir une déchetterie à ciel ouvert, qui plus est dans une des plus belles villes du monde, parait-il.

Voilà la force de la beauté : elle nous rappelle que nous pouvons habiter le monde.

Quand la beauté nous sauve. / C. Pépin

Ca compte, ça compte bordel, ça compte plus que de déclarer tout les 3 mois sa thune à la caf, je trépigne pas d’impatience de descendre ouvrir ma boite aux lettres par contre j’étais sur mon balcon tout les jours à regarder le parc en bas de mon immeuble et la colline en face pour savoir si les végétaux commençaient à se parer de teintes vertes, si les fleurs et les bourgeons sortaient petit à petit. Ca compte, parce que c’est vivant. Parce que ça nous relie directement à nous-même, nous qui sommes organiques, solaires et lunaires. Nous qui avons 5 sens pour appréhender tout du monde qui nous entoure, êtres sensoriels, faits pour explorer, expérimenter, goûter, toucher, imaginer, s’émerveiller… Alors je dois dire que se rendre compte les mois défilants que je commence à perdre cet émerveillement c’est probablement encore plus douloureux que tout ce qu’il se passe. Et je crois que, de manière un peu enfantine, j’en veux à tout et tout le monde, j’en veux aux autres de s’être faits avoir aussi, j’en veux à ceux qui s’en foutent royalement, j’en veux à cette « société de merde », je m’en veux aussi d’être tombée dans le piège de l’apathie, de l’angoisse du lendemain qui ne sera pas plus glorieux que ceux des 14 derniers mois, de mes yeux qui se ferment ou qui ne savent plus vraiment regarder parce que plus l’énergie et puis à quoi bon de toute façon…
Notre quotidien n’a pas vraiment la réputation d’être poétique. La capacité de s’émerveiller c’est que pendant les fêtes, pendant les feux d’artifice, c’est quasiment montré qu’à travers le regard des enfants, et nous dans tout ça ? T’es adulte, faut baisser la tête, taffer et rebelotte, pas le temps de niaiser. Ou alors il faut que ce soit loin du quotidien, dans un ailleurs bien exotique, pendant des vacances – courtes – que t’aura réussi à dégager, c’est pas chez toi c’est donc forcément plus beau, ce n’est pas le quotidien que tu subis c’est donc digne d’intérêt.
Pourtant nous l’inventons tous les jours, il a cette capacité d’enchantement permanent, de pouvoir être reconsidéré plusieurs fois, d’être modulable, il est pour à tout le monde et en même temps propre à chacun. On nous le présente comme quelque chose qui nous écrase, dont on aimerait s’échapper constamment. Diabolisé à outrance, mais aussi déresponsabilisé. Ce truc là, le quotidien, ce machin informe qui emmerde tout le monde, mais que personne n’a curieusement envie de prendre à bras le corps et retravailler pour qu’il corresponde à ce dont on a envie et non l’inverse. On se réveille un matin et on se dit merde, je n’ai plus goût à rien, je veux garder mes yeux fermés, je ne veux plus écouter personne, je veux simplement bouffer des chips et qu’on m’oublie.

C’est cette vie à laquelle Nietzsche, justement, donne la parole dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Vois-tu, dit la Vie, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. » La vie est alors cette énergie s’auto-alimentant, ce fleuve se nourrissant de son propre mouvement, ce flux changeant sans cesse de forme et d’intensité. Nous avons besoin de nos émotions esthétiques pour que la vie en nous puisse continuer à se métamorphoser, changeant de forme en effet, s’intensifiant à cet instant précis où la beauté nous touche. Sans cette beauté, cette vie risquerait de rester en attente au fond de nous, suspendue à des occasions de jaillir ou de se métamorphoser qui peut-être ne viendront jamais, nous laissant inachevés ou incomplets, malheureux ou coupables.Quand la beauté nous sauve / C. Pépin

Alors, avec la pandémie qui nous a gentiment fait redescendre sur Terre en nous rappelant que ce qui était acquis de sûr ne l’était en fait pas du tout, les interdictions de sorties mais surtout de projections, de soi, avec les autres, je crois qu’en plus de tout un tas de choses qui venaient grignoter ma vie l’effacement lent mais tenace de cet émerveillement du quotidien m’est bien resté en travers de la gorge. Parce que ça aussi je pensais que ce serait toujours ancré en moi, sans hésitation, sans doute, que ce n’était certainement pas ça qui allait foutre le camp. Ce fut une fois de plus l’occasion de confronter ces certitudes avec la réalité quand celle-ci prend un tournant quasi futuriste et que le quotidien se transforme en quelque chose qui est là deux fois plus imposé. C’est grâce à la pandémie que j’ai compris de façon un peu plus rude certes mais ô combien efficace que la beauté n’est pas acquise dans les yeux de celui qui la regarde si on est mentalement pas prêt à l’accueillir, qu’il y a bien plus de paramètres en jeu qu’une simple question d’esthétique et de la définition qu’on lui donne, que c’est toute une question d’équilibre entre soi et le dehors. Et c’est cette réalisation qui m’a fait prendre conscience, encore plus que d’habitude, que la poésie du quotidien est salutaire, exigeante et in-dis-pen-sable ; que mon état d’esprit y était intrinsèquement lié. Pour moi, la poésie du quotidien est une partie de l’équation de santé mentale que l’on oublie très souvent. Hors nous baignons littéralement dedans tout les jours de notre vie, comment peut-on s’en détacher, le détacher si rapidement du problème ? Il n’est pas question d’aller faire un footing pour se vider la tête, il est question au contraire de remplir, en nous / autour de nous, un espace avec de la beauté pour que notre condition nous semble un peu plus douce, un peu plus supportable. Il est question d’y faire face courageusement et de retrouver la capacité d’émerveillement « banale » en regardant à nouveau autour de nous, en relevant la tête, en apprenant à faire attention à nouveaux aux détails, à questionner son environnement, à questionner son esthétique personnelle. C’est mon militantisme à moi. Il y a un autre facteur que l’on met rarement en relation avec la poésie quotidienne, c’est l’acte de créer. On en parle comme si c’était avant tout une observation passive, ce n’est pas faux, mais c’est très réducteur. Inventer de la poésie, de la beauté, peu importe par quel médium, c’est permettre de redécouvrir d’abord pour soi des méthodes que l’on avait oublié ou pas osé utiliser, et c’est surtout l’occasion de les transmettre et les offrir au monde. Voilà pourquoi la poésie du banal est si riche et tout aussi digne. Elle est accessible, immédiate et ne demande rien d’autre que de sortir de nous-même pendant un petit moment pour produire quelque chose de gratuit et qui grâce aux réseaux peut toucher bien plus de personnes. Ce n’est pas un concours c’est au contraire une forme spontanée, libre.

Fréquentez la beauté le plus possible, multipliez les expériences esthétiques, les occasions d’éprouver la morsure délicieuse de ce pur élan vers les autres, vers tous les autres, vers l’universel : l’émotion esthétique, c’est l’arme de résistance massive au relativisme.

Quand la beauté nous sauve / C. Pépin

 

Pour compléter :
– Le pouvoir des pommiers en fleurs
– Quand la beauté nous sauve
– La création poétique doit-elle s’inspirer du quotidien

L’hybride

Disclaimer : je n’ai pas pu rentrer dans le détails pour la majorité des exemples que j’ai cité (sinon on en aurait eu pour un article d’1h à lire), j’ai conscience que cela peut induire en erreur ou semer le doute sur certains de mes propos. Avant de me sauter à la gorge si jamais l’envie vous prend je peux totalement développer une phrase, une idée, en commentaire ou en mp. J’ai commencé à écrire l’article il y a un mois, je l’ai recommencé au moins 4 fois. Il m’est vraiment difficile de parler de ce sujet car il en imbrique des tas d’autres mais en plus j’ai tendance à beaucoup me censurer. Peut-être que l’approche sous l’ange du doute n’était pas la bonne mais pourtant c’est un sujet qui m’est cher et dont, je trouve, on ne parle pas assez. 

 

J’oscille constamment entre tout et son contraire : j’envie les gens plein de certitudes et en même temps je ne comprends pas qu’on ne puisse pas remettre en question. Je suis pétrie de doutes, voilà. J’ai cette angoisse permanente d’avoir peur de me tromper, d’avoir peur de ne pas avoir saisi correctement les choses, de passer à côté d’un truc fondamental.
J’ai cet esprit vorace qui sait qu’il ne pourra jamais tout savoir et qui sait de fait qu’il a des jugements biaisés. Parfois je suis prise dans ce vertige, quand l’énormité de ce que je ne sais pas me frappe, quand ce trou noir de tout ce que je ne saurais jamais s’ouvre devant moi.

Mais plus insidieusement c’est le doute de la vie, le doute de moi-même, qui fait son oeuvre lentement. Que faire alors quand ce voile se pose très tôt et rend les contours flous, laissant peu de place à une construction de soi un minimum « équilibrée ». Cela touche tout les aspects de ma vie, plus le temps avance, plus j’ai l’impression qu’il s’infiltre par la moindre interstice et je réalise petit à petit à quel point il est un de mes plus grands professeurs. Le déménagement que j’ai fais cette année faisait office de salut, il fallait que je parte c’était ma santé mentale ou rien. Une fois arrivée ici les deux premiers mois ont été une guerre sans merci, j’étais parcourue d’angoisses atroces que je n’avais plus ressenti depuis mes attaques de paniques adolescente ; le doute m’avait tout pris, avait brisé cette nouvelle expérience, m’avait rendue nerveuse, fragile, désenchantée.

Roberto Ferri

Je doute. De tout ce qui m’entoure, de tout ce que j’entends, de tout ce qui fait sens pour les autres et pas pour moi. Je fais mon examen de conscience souvent pour me retrouver coincée dans les mêmes questionnements : est-ce que définitivement je deviens une conne réac qui n’arrive plus à se remettre en question, à accepter d’autres paradigmes.
Partout, il manque de la nuance. Si tu n’es pas féministe tu es une traître à ton propre sexe, si tu n’es pas vegan tu n’as aucune conscience environnementale, si tu es pour un monde cybernétique tu craches sur les petits enfants qui travaillent, si tu n’es pas touché par tout les mouvements politiques progressistes tu es lâche. Il faut être soit l’un soit l’autre mais tu ne peux pas être entre les deux, soit sainte, soit pute mais pas d’hybride. Il faut faire un choix. Hors je suis constamment entre deux. J’introduis des doses de richesses, d’où qu’elles viennent, je les injecte dans toutes mes réflexions pour avoir une base la plus colorée possible, la plus nuancée possible. 
Mais faire un choix, pourquoi ? Se priver de savoir, de sagesse, d’expérience, simplement pour faire comme tout le monde ? Pour être bien vue ? Pour rentrer dans le rang « parce qu’il le faut ? »  Pour la bonne conscience des autres ? des amis, de la famille, de la société plus ou moins proche ?
Il ne faudrait pas trop mettre mal à l’aise, on ne doit pas déranger, ni un camp ni un autre.
Le « oui, mais » n’existe pas.
La nuance non plus.

On se retrouve ballotté au milieu de ce tourbillon de bonne conscience, de politiquement correct (quoi que je ne sais plus à force si c’est encore possible), d’injonctions pitoyables créées par ceux-là même qui militent pour qu’il n’y en ai plus selon leur point de vue dans un domaine précis (à quel niveau de wtf on en est en fait).
Aujourd’hui si tu n’es pas pour toutes les luttes alors tu es forcément contre elles. Si tu ne coches pas toutes les cases de la bien-pensance tu es à minima rayé de la liste des amis propres sur eux qui disent amen à tout mais qui n’ont d’opinion sur rien (bah oui faut juste se contenter de dire ohlala c’est vraiment pas bien ça, faudrait pas leur demander de réfléchir non plus). Que nous restera t-il à apprendre ? Comment grandirons-nous ? A quel niveau pourrons-nous confronter nos idées, nos désaccords pour s’enrichir mutuellement ?

Et c’est profondément déstabilisant pour qui ne ressent pas le besoin d’appartenir à quelque chose, qui n’en est pas touché, qui même et surtout ne la comprend pas, la trouve stérile, à côté de la plaque. On pourrait bien dire qu’il suffirait de s’en foutre, que ça ne nous empêchera pas de dormir, mais quand on fait un travail profond de développement personnel j’ai l’impression qu’on échappe pas à ce doute du « est-ce que je pense comme il faut / pourquoi je ne pense pas comme les autres alors que tout le monde a l’air de dire que c’est bien / est-ce que c’est moi qui ai un problème cognitif ou de manque d’empathie etc ». Et ce fameux je trace ma route sans penser aux autres est aussi nuisible au final, on se détache, on se retranche et on passe à côté de tout les échanges bénéfiques qui pourraient nous élever, et plus que tout on finit par se taire. Parce qu’il n’y a jamais personne qui a le courage de dire « oui, mais », alors on tourne en rond dans sa tête, on en revient au doute, c’est un vrai cercle vicieux ; et quand bien même cette personne le ferait on lui reprocherait de ne pas prendre parti et serait exclue des deux, alors qu’elle essaie simplement de comprendre ce qu’il y a de bien dans l’un et dans l’autre sans tomber dans du manichéisme pur et dur. Il faut avoir une opinion tranchée sur tout, si tu n’en as pas soit on suppose que tu es débile et que tu n’as rien compris, soit que tu t’en fou et que tu n’as conscience de rien (ha ! la fameuse « prise de conscience » agitée devant le nez quand il n’y a pas d’autre argument à soumettre). Mais avoir une opinion, ça prend du temps, en fait. Il faut y penser, y réfléchir, prendre le temps de s’informer, et Dieu sait si ça devient suivant les thématiques difficile de trouver de l’information aussi neutre que possible ; et cette opinion elle peut changer aussi suivant notre propre évolution personnelle. 

Je me suis longtemps demandée si je m’étais habituée au doute, si je l’avais cultivé par fierté mal placée, s’il s’était emparé de moi à tel point que je ne pouvais plus vivre une seule expérience sans la remettre en question. Au final, peu importe la raison, seuls les dégâts sont là. Les dégâts de toute une génération, de toute une transmission, de toute une société. Mais aussi les dégâts que l’on se fait soi-même, car oui on peut reporter la faute sur tant de gens, tant d’éléments, nous n’en sommes pas moins responsables de nous-même, de notre façon de penser qui est modulable à loisir mais aussi et surtout responsables de notre prise d’action ou non action envers tout cela. Comme il est facile de sortir à tout va la carte des traumas, de la transmission familiale, de la camisole dans laquelle on s’enferme sans l’aide de personne.
J’ai pris l’exemple des luttes mais vous avez bien compris que cela s’applique à tout, à des mouvements sociaux d’ampleur comme à des questionnements beaucoup plus personnels, exemple la spiritualité. Et là, parlons-en, le doute n’est-il pas un compagnon permanent ? N’a t-il pas été le vôtre ? Tout d’abord culturellement parlant, bien que le domaine soit largement en expansion on nous apprend en tout et pour tout que la science prévaut et que tout le reste n’est que fantaisie de bonne femme, superstitions dépassées que l’on peut largement expliquer de nos jours grâce à notre société super moderne et que franchement t’es un peu neuneu si tu crois à ce genre de choses. Il ne s’agirait tout de même pas de remettre en question, une fois de plus, des traditions politiques et religieuses , c’est trop compliqué et les femmes, toujours à faire chier de toute manière pour des sujets qui ne rapportent pas. Est-ce qu’il n’y a pas au moins une fois où vous vous êtes dis « s’il faut je crois voir des signes où y’en a pas, c’est peut-être explicable par l’effet machin démontré par le professeur truc, c’est seulement dans ma tête / est-ce que la relation que je crois avoir avec telle déité ou égrégore existe t-elle réellement ou est-ce une transposition de mes peurs comme le manque de reconnaissance, la solitude, le besoin de me raccrocher à quelque chose / est-ce que ce que je crois voir et entendre sont en fait des phénomènes physiques dû au stress, à un taux de tel paramètre trop élevé, à mon cerveau qui part en sucette / etc etc » la liste est longue. Sincèrement je vous envie si vous n’avez jamais remis en question vos propres croyances et pratiques mais en même temps je dois avouer que je trouverai ça chelou voir irresponsable. J’ai un problème avec la dévotion, et la peur de la perte du contrôle, parce qu ‘en premier lieu je dois faire confiance en quelque chose que je ne peux pas toujours vérifier, ce qui implique que je peux perdre une masse conséquente de temps à croire ce qui est finalement faux et ça je crois que ça me terrifie en quelque sorte plus que tout, me tromper. 

Cependant, le doute ça va bien deux minutes. Je suis comme tout le monde je n’aime pas particulièrement souffrir et ayant déjà une très grosse propension à vivre loin dans ma tête il fallait poser des limites d’une manière ou d’une autre ; le doute comme garde fou oui, mais seulement pour ça et non plus comme une angoisse perpétuelle paralysant la moindre prise d’action, la moindre réflexion. J’ai mon bagage spirituel, tant d’expériences que de très longs échanges  et j’ai toujours laissé toutes les portes ouvertes ce qui a par chance facilité le développement de ma boussole intérieure, de mon étoile du nord : l’intuition. L’aide la plus précieuse que l’on puisse avoir, tant que l’on ne verse pas ensuite dans le penchant très sécure du « je capte tout, je crois tout ce que je ressens, vois, entends etc ». Malaise. L’intuition comme tout outil, à manier avec sagesse en gardant en tête la règle d’or de l’équilibre. En résumé, des plombes de pratique, des tonnes de loupés et un guide que l’on imagine même pas qui nous permet de creuser dans tant de domaines différents, qui a l’avantage indiscutable de développer la confiance en soi, sans oublier l’aide précieuse que l’on peut offrir aux autres tant qu’eux-même ne l’ont pas développé.  

Je n’ai fais qu’effleurer mes propos, je n’ai fait qu’effleurer beaucoup – trop – de thématiques et d’expériences personnelles. Et je crois que si l’on me connait peu cet article donnerait une image très incomplète de moi. Mais je prends le risque et je le prends aussi dans le fait de n’avoir pas réussi à m’exprimer entièrement, d’avoir hésité, d’avoir fait de nombreux retours en arrière, d’avoir effacé puis re écris. Ecrire n’est plus aussi aisé qu’avant, là aussi il y a eu du doute.

Le seul que je n’ai pas c’est qu’il faut partager encore et encore ce qui va à contre courant, ce qui est toujours en mouvement, ce qui dérange, ce qui s’épanouit dans la nuit…

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img1 : Roberto Ferri
img2 : Solene Ballesta

Luire

Quelque part près d’un étang, à côté des rivières et des montagnes, j’ai une maison.
Parfois elle est petite, quand le jour s’étend autour de moi et que la lumière est trop forte, parfois elle est grande, lorsque la nuit m’enveloppe et qu’en dedans tout est calme pour quelques heures.

Cette maison ne fait pas parti du monde, elle ne sait pas où s’y construire. Elle ne sait pas quel matériaux utiliser, dans quelle direction sa porte doit être placée, à quelle route se rattacher. Alors elle reste dans cette zone d’eau, à la dérive, ballottée, noyée de temps en temps.
Puis elle se fracasse. Contre des rochers nommés folie, dépression, angoisse, lucidité. Contre des murs que les autres construisent et qui n’ont aucun sens, ils se ressemblent tous et renvoient des échos de personnes qui parlent pour les autres, qui dirigent les autres, qui pensent pour les autres, qui enferment les autres dans des labyrinthes dès qu’ils ont l’âge de marcher. Quand elle ouvre timidement ses fenêtres elle ne comprend pas ce qu’il se passe dehors ; des gens vivent par procuration la vie d’autres, il y a ceux qui pensent que leur idiotie passera inaperçue tant la poudre d’artifice qu’ils soufflent aux yeux est forte, il y a ceux qui se taisent – suivent – rampent et ont oublié que la noblesse du coeur vaut plus que d’être viré. Il y a des cyclopes qui marchent entre tous, si grands, si forts, mais qui seraient aisément défaits par le nombre. Et puis il y a ceux qui errent dans un brouillard constant, tiraillés entre le désir de mieux faire et les chaines qui les retiennent encore si séduisantes. Au loin, il y a ceux au regard halluciné, saisis par des mirages. Ils ont eu trop peur, ils se sont laissés convaincre, ils n’appartiennent plus à eux-même.

Je referme les fenêtres. Je ne veux pas appartenir à ce monde. Quelque fois sur mon toit se posent des oiseaux de passage nommés amour, amitié, aventure, choix. Je les accueille avec joie et bienveillance, sachant qu’ils repartiront. Quelques uns passeront un ou deux hivers, beaucoup arracheront des tuiles en s’en allant. Ce n’est pas grave car tout se reconstruit.

Je sais qu’ailleurs il y a des maisons comme la mienne qui ne savent pas où se construire. Nous croyons être invisibles les unes des autres, nous pensons que notre incapacité à se fixer ne peut être comprise, nous avons imaginé avec beaucoup de ferveur et de vanité être la seule maison inapte pour en retirer toute la gloire fusse t-elle née dans la souffrance.
C’est une gloire qui ne brille pas.
Pourtant il suffirait d’un feu de cheminée, de lampes allumées au bord des fenêtres closes, pour se rendre compte de l’inconfortable réalité : seul n’existe pas. Seul n’est qu’une illusion dont on s’enveloppe allègrement lorsqu’on se fracasse contre murs et rochers, ces maisons finissent même par rejoindre le troupeau car la singularité qu’elles recherchent tant les amènent finalement à reproduire les mêmes comportements qu’elles dénoncent hypocritement.

Au bord des fenêtres j’essaie de faire pousser des fleurs, elles sont à la fois appâts et leurres, beautés étranges et vénéneuses que je choisis avec grand soin. Elles me rappellent d’être attentive à l’éphémère et que grandir prend du temps, beaucoup de temps, pour donner naissance à un joyaux. Elles me rappellent que le temps vendu par les cyclopes ne correspond pas à ce que l’âme demande, à ce que la nature produit, c’est un temps dangereux qui nous précipite vers la ruine, la décrépitude, et de ce temps-là je n’en veux pas. A la place j’ai choisi, non sans peine, une lenteur des choses qui poussent, organique, vitale, secrète.
Dans mon grenier je stocke toutes mes richesses, il est plein à craquer. J’ai oublié avec le temps que ce sont les fondations qui doivent avant tout être très solides pour pouvoir se déplacer confortablement, pour que la maison puisse fièrement dire « je suis cette maison ». Je crois qu’à ce jour elles sont vides, il y a des fuites partout que je n’arrive pas à colmater malgré tout mon travail, de l’air et de l’eau s’en échappent, parfois j’ai l’impression que tout ce qui se trouve là-haut va dégringoler et se perdre à jamais dans le vide. Parfois, j’ai juste envie de finir l’ouvrage du néant et de m’y précipiter.
Mais quel exemple donnerais-je ? A la toute petite maisonnette qui m’est rattachée, et aux autres maisons qui cherchent dans le noir.

Quelque part près d’un étang, à côté des rivières et des montagnes, j’ai une maison.
Parfois elle est petite, quand le jour s’étend autour de moi et que la lumière est trop forte, parfois elle est grande, lorsque la nuit m’enveloppe et qu’en dedans tout est calme pour quelques heures.
Vous avez la vôtre, brillante dans sa différence, dans sa générosité. Mais je ne vous vois pas, où êtes-vous ? Pouvez-vous, voulez-vous, me rejoindre, s’apprendre à consolider nos fondations, à faire pousser la lenteur, à remplir les greniers de l’essentiel ?

Nous irons croître, fleurir.
Nous prendrons notre temps.
Nous luirons dans la nuit.