Je crois que j’écrivais inconsciemment dans ma tête cet article depuis longtemps, et puis après une énième escapade à la maison j’ai écris un bout de story sur le sujet de l’environnement et de son impact mental. Mais le format bien trop court ne m’a pas permis de déployer toute ma pensée et peut-être même qu’elle pouvait paraitre assez futile, convenue, d’un point de vue extérieur. J’aurai compris d’ailleurs, tant j’avais l’impression d’enfoncer des portes ouvertes et de ne pas arriver à mettre les bons mots sur ce que je voulais partager.
Donc, passons au ‘long’ format.
Relier habitat et santé mentale ne va pas de soi. En ce qui me concerne c’est un des éléments prépondérants dans l’histoire de ma vie. Je n’ai jamais eu de chez moi ; j’ai vécu dans plein d’endroits différents, tous ont été témoins de violences physiques et psychologiques à mon égard. La caravane avant que mes parents n’achètent une maison, ensuite la maison familiale, la maison dans laquelle j’ai vécu quelques temps au début de mon premier mariage quand j’avais 20 ans, puis tous les appartements dans lesquels j’ai vécu longtemps ou non. Je suis repassée par la maison familiale quelques années pour finir par déménager dans l’appartement actuel. Dans aucun de ces habitats je ne me suis sentie chez moi. Tous me paraissaient étranges et étrangers, toujours à l’autre, toujours en décalage avec mes besoins. Ils ne me ressemblaient pas et je ne m’y sentais jamais en sécurité. Ils étaient des halls, de gare ou d’aéroport, où je ne faisais que passer pour aller au suivant.
Depuis la levée d’amnésie traumatique tout parait logique, cohérent et inévitable. J’ai passé ma vie à fuir quelque chose qui me hantait mais que je ne pouvais pas voir.
Quand on essaie d’expliquer les profondes répercussions que peut avoir le simple fait de ne pas avoir de chambre à soi, on tombe très vite sur les mêmes poncifs que l’on peut lire sur la dépression ou les femmes battues : il n’y a qu’à.
Les gens « normaux » ne se figurent pas que ne pas dormir dans un lit pendant 6 ans peut amener à une dépression, que vivre dans une seule pièce avec un matelas par terre pour dormir et un colocataire qui gueule dans sa chambre tous les soirs peut amener à de très sérieuses envies de violence.
Développer ma créativité dans un environnement pareil ? Il ne faut même pas y penser. Je le sais mais je me mens, je me gave de vidéos et de compte insta de créateurs dans l’espoir de faire jaillir une quelconque étincelle. Parfois il y a une minuscule avancée parce que quelque chose lâche intérieurement, mais ce n’est même pas positif puisque cela relève de la survie alors tout est fait dans l’urgence, donc mal fait, le cercle inépuisable de la culpabilité s’enclenche et on ne touche plus au moindre crayon ou pinceau. Je continue de vivre par procuration, de détester ces gens qui y arrivent si bien, qui ont un atelier, un bureau, un lieu même petit mais qui est à eux et à eux seuls.
Ma créativité se stocke dans ma mémoire fragile, j’oublie au fil du temps tout ce que je veux faire même en prenant des notes. J’ai une peur atroce de perdre mon envie, de perdre ce feu intérieur de créativité, de ne plus savoir ne serait-ce que dessiner si jamais un jour par chance je m’y remets.
Pendant ce temps je continue de lire sur l’inceste, la problématique de la sécurité physique et mentale revient dans tous les témoignages, nous sommes d’éternels déracinés de nous-mêmes. Comment faire, mais comment faire pour tenir et sortir de ce cerveau qui ne me laisse pas de répits ?
Et puis un jour l’improbable déroule son tapis rouge : j’allais vivre dans une maison où je me sentirais chez moi.
Je déménage le jour de mon anniversaire. Pendant ce temps je fais d’innombrables aller-retours entre l’appartement et la maison, et cet endroit fera exploser ma compréhension du lien entre ma santé mentale, la question du lieu et la créativité. Cette trinité qui m’habite, qui m’écorche et qui me pousse à vivre. J’en ressens les effets à chaque visite : quand je suis à la maison tout revient comme si un épais voile était levé. Les idées reviennent très vite, mes envies aussi, je peux concevoir à nouveau mais surtout j’y crois à nouveau. Ma joie d’enfant fait des bonds dans ma tête et dans mes mains, je me sens revenir à moi-même un petit peu. Et puis il est l’heure de rentrer puisque je n’y habite pas encore, je redescends vers la ville et cet appartement. Mon corps se fige, mon esprit freeze complètement à nouveau, je relis mes carnets et parfois je ne comprends plus ce que je voulais dire ou la vision que j’avais. Tout me semble irréalisable.
Tout ceci peut sembler pathétique et pour qui ne connait pas les problématiques complexes dont je souffre cet article pourrait s’apparenter à un bon gros chouinage des familles. J’entends qu’une partie de la population n’a aucune empathie ni aucun désir de comprendre son prochain. J’entends que les gens deviennent de plus en plus idiots, incapables de penser en dehors de leur youtubeurs préférés, incapables d’ouvrir un livre ou simplement d’appréhender des opinions diverses et/ou contraires. Je n’essaie pas de justifier mon incapacité à vivre certaines choses « comme tout le monde », je crois que je deviendrais mal polie. Mais il me semble qu’écrire et partager ce genre de difficulté peut peut-être interpeller sinon réconforter d’autres personnes. Dans le monde actuel où l’art est en sursit permanent, en dehors du business d’élites, il me semble vraiment très important de « dé-édulcorer » le mythe du bon créateur, car oui, bien évidemment, je parle surtout des hommes qui s’en sortent encore largement mieux que les femmes, pas besoin de faire un dessin. Non seulement il faudrait souffrir pour être belle et plus encore pour créer quelque chose de solide ? Le mythe de la création de génie dans la torture morale et mentale qu’on se traine depuis des siècles au même titre que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort me sort par tous les trous et a trop longtemps conditionné notre rapport à la création. Quand on souffre, on souffre dans l’instant T et ça s’arrête là.
En ce qui me concerne je n’en ai pas, des centaines d’années, non ce qu’il me reste c’est grosso modo 2 mois et demi dans cet appartement. Cet après-midi je réfléchissais à la façon de terminer cet article, je ne voulais pas finir sur une note négative mais je ne peux pas mentir non plus : j’ai donc décidé d’emporter avec moi à chaque fois le plus possible d’énergie que m’offre cette maison, de la respirer, de l’emmagasiner, de parfaire mes visions dans mon esprit de ce que je souhaite créer pour les ramener avec moi. De retenir par tous les pores de ma peau cet élan si joyeux qui me submerge quand je rentre dans la petite pièce qui me servira d’atelier/bureau. Retenir toutes les images qui m’assaillent ainsi que les odeurs et les sons. Afin qu’une fois ici j’ai gardé assez de tout cela pour arriver à faire quelque chose. Me souvenir que pour avancer il faut faire, me souvenir que je l’ai écrit dans ce blog, dans mes carnets, que je continue de le graver en moi comme un mantra en me le répétant quasi quotidiennement.
