Bilan 2022

Pour que la lecture, qui va être longue, soit un peu plus digeste j’ai inséré des images provenant d’une de mes découvertes préférées d’Instagram en 2022 : Gentlyspokenfriend, histoire de détendre l’atmosphère. Tirées tant de son Insta que de son site. Franchement, n’est-ce pas archi cute ?…

Café/thé et tartine de ce que vous voulez, zébardiii !

 

 

Je n’aime pas le mois de décembre, on sent l’année qui a filé toujours aussi vite, on aimerait se reposer et profiter de moments calmes sans pouvoir réellement y arriver, et surtout on ne peut s’empêcher de regarder les mois écoulés et de faire leur bilan. Pas que l’exercice soit mauvais en soi, mais pour ma part il y a toujours ce trop plein d’émotions qui vient entacher cette rétrospective : les regrets de ne pas avoir fait tout ce que j’aurai du faire, contempler certains trous béants persistants, cet étau cruel du temps qui passe, mes croyances solides sur mes incapacités, mes inaptitudes, cette auto-flagellation poisseuse.
“Quoi que j’accomplis ça ne rattrape jamais ce que je n’ai pas réussi à faire”. Il m’est extrêmement difficile de me débarrasser de cette idée, car comme le dit mon psy “pourquoi rattraper ou compenser ?” Mais cette année est une année d’efforts, alors j’en fais encore un en écrivant ce bilan.

Tout d’abord j’ai pris ma santé mentale à bras le corps et c’est quelque chose dont je suis assez fière. C’est à la fois épuisant et énigmatique de se sentir se transformer de mois en mois. Très effrayant également de se rendre compte de tout le travail qui doit être fait. Même si je savais qu’une thérapie, lorsqu’elle est bien conduite, est toujours bénéfique ce n’est qu’en ayant les pieds bien dedans que j’ai réellement compris à quel point c’est non pas essentiel mais vital. C’est vraiment à ce moment là que j’ai compris à quel point nous sommes incroyablement complexes (même si je le savais déjà mais il y a une différence, et non des moindres, entre savoir et vivre dans sa chair) et que plus on épluche, plus il y a de la matière, plus il y a de questionnements, plus il y a de réalisations, plus il y a d’angoisses, plus il y a de révélations, plus il y a ce vertige de commencer à se comprendre réellement, sur un plan que l’on ne peut absolument pas imaginer ni saisir sans une thérapie, ce vertige de trouver en soi quelqu’un que l’on ne connaissait pas, quelqu’un qui ne ressemble pas à celui/celle qui parle constamment dans la tête, quelqu’un qu’on comprend être ce “moi” enraciné dans les tréfonds.
C’est aussi à ce moment là que j’ai compris à quel point on se ment. A quel point on pense qu’on peut y arriver seul.e, à coup de spiritualité, à coup de belles histoires que l’on se raconte pour se réinventer, sauf que l’on n’endosse qu’une énième peau-bouclier. J’ai énormément repensé à mon ancienne spiritualité (avec beaucoup de tendresse), qui mise en relation avec la psychothérapie, a pris un sens très concret : le besoin de cycles, le besoin de s’accrocher à des choses non-substentielles et seulement “sensitives”, l’exploration analogique avec les symboles : tout cela était une quête de sens. Ma vie n’avait aucun sens, mon existence même n’avait aucun sens, le monde dans lequel je vis n’a aucun sens, je devais en trouver quelque part, je devais mettre en ordre quelque chose autour de moi. Et c’était parfaitement sincère, seulement c’était tout ce que j’avais. Je ne suis pas entrain de brûler l’église entendons-nous bien, je fonctionne toujours totalement par symboles, je les adore et ils me racontent des histoires sur l’humanité, mais je ne leur demande plus de faire quelque chose à ma place. Je ne les rends pas responsables de qui je suis ou de qui je vais devenir. J’en ai gardé deux/trois, parce qu’ils sont chers à mon cœur et que je peux les utiliser sans les enrober de tout un mysticisme qui ne m’appartient même pas. J’ai délaissé tout le reste, et oh boy quelle légèreté.

Je reste profondément fascinée par les croyances des autres, par les mystiques et les religions, mais je ne m’hypnotise plus avec. J’ai toujours autant de questions existentielles mais je ne cherche plus les réponses. J’aime savoir que mon cerveau peut encore imaginer de telles questions, qui alimentent ensuite, parfois, mes écrits et mes photos.

 

Un des plus gros chocs de cette année a été la découverte du TDAH (je précise tout de suite encore une fois que le mien n’est pas confirmé) j’avais déjà vu plusieurs fois ce terme avec son pendant anglais ADHD mais je n’avais jamais regardé ce que cela voulait dire. Si je l’avais découvert dans ma vingtaine il y a très fort à parier que je n’en serai pas là (mais on en parlait encore moins). Mieux vaut tard que jamais comme on dit. C’est au détour de Youtube, avec le titre, “avoiding toxic productivity advice for adhd” que j’ai eu une réalisation de type “… pourquoi ce gars raconte mon état mental de A à Z depuis toujours ?!”. De recherches en recherches et de vidéo en vidéo je commence enfin à comprendre beaucoup de choses et l’étendue gigantesque du foirage complet du forcing pour essayer de rentrer dans le moule des neurotypiques. Je me dis : “bon, vu que je n’ai pas de diagnostique et que ça risque de prendre des plombes, on va simplement mettre en œuvre les conseils que des gens qui ont un tdah donnent et voir si ça fonctionne ou pas, de toute manière j’ai rien à perdre”. La suite, on s’en doute, tout devient d’une clarté limite insupportable. Je me rends compte que j’ai littéralement toute une réorganisation de mon cerveau à faire, de mes schémas, de tout ce qu’on m’a appris qui n’a jamais fonctionné et de tout ce que j’ai essayé de faire sur des années et des années et pour lesquelles de toute évidence j’aurai pu essayer encore 30 ans ça n’aurait toujours pas marché. Une fois le moment de panique et de découragement passé s’en est suivi des états presque d’euphorie en voyant tous les potentiels jamais explorés se dérouler devant mes yeux. Pour le moment je continue de mettre en place tout ceci mais ça prend forcément beaucoup de temps, les habitudes et surtout les mauvaises sont toujours très tenaces. Ceci dit je n’ai jamais avancé autant en à peine 2 mois qu’en plusieurs années de bourrage de crâne de “comment faire pour trouver sa routine parfaite de boulot, de vie, de sport etc” (j’ai focus là sur les routines mais ça englobe tout dans la vie). Cela me donne tout simplement un espoir factuel de m’en sortir que je n’attendais plus et surtout cela prend un sens tellement, mais tellement logique. C’est un peu comme si on prenait le monde et, comme pour les boules à neige, on le retourne, sauf qu’on ne le remet pas à “l’endroit”, parce qu’il n’a plus aucun sens.

J’ai gagné de nouveaux prismes en compréhension de tout ce qui m’entoure mais aussi, sans surprise, des désillusions, du découragement, du savoir qui mène à la tristesse et à l’amertume. Vu que l’on habite pas la Terre des Bisounours, les neuroatypiques dont je fais parti (sans parler de tdah, ma neuroatypie a été confirmée pour d’autres raisons) évoluent dans un monde qui n’est pas designé pour eux et où l’adaptation nous est forcée, obligatoire parce que personne ne fera l’effort de faire l’inverse. Et comme notre société est extrêmement lente à piger que l’individuel et le collectif sont étroitement liés, les poules auront des dents d’ici à ce que notre confort social soit amélioré. Quand on s’aventure dans l’obscure marais des réseaux sociaux on trouve souvent des gens venir pleurer sous des posts qui ne les concernent de toute évidence pas qu’ils en ont marre de voir les autres s’affirmer en tant que neuroatypiques ou autres et que “décidément c’est devenu une mode” (comme tout ce qui sort d’une norme, globalement), moi ce qui me surprend au plus haut point c’est que ce genre de personne n’a pas la présence d’esprit de se dire qu’on peut difficilement ne pas développer de symptômes dans une société pareille. Comment les gens arrivent encore à croire qu’on peut vivre une vie normale, bienheureuse du début à la fin, sans devenir complètement taré. C’est un mystère. C’est plutôt dévoiler sa méconnaissance totale du sujet, en premier lieu du cerveau, secondo de l’état des lieux catastrophique des dépistages et de la prise en charge dans notre pays des personnes atypiques (que ce soit physique ou mental d’ailleurs), et ne parlons même pas quand tout se passe une fois adulte.

Et les réseaux sociaux, parlons-en, plus j’avance dans ma thérapie et moins je peux aller dessus. Je n’ai plus de TV depuis des années mais je retrouve les mêmes mécanismes hypnotiques. Je continue de penser que nous sommes aussi responsables de ce qu’il s’y passe tout en sachant qu’un autre côté de la pièce est dirigé par ce qu’on ne peut pas contrôler en tant que consommateur où notre marge de manoeuvre est très limitée : plus facile d’aller gueuler dans son Carrefour pour quelque chose qu’on trouve d’inadmissible que de tenter un dialogue avec Twitter ou Insta. Je suis partie d’ailleurs de Twitter cette année où même en ayant épuré à fond mes abonnements, paramétré tout ce qui était paramétrable, blacklisté certains mots etc rien n’y faisait je me retrouvais à lire des dizaines de dramas dont je n’avais strictement rien à foutre (de sujets qui au départ m’intéressaient) où les gens auraient pu tuer père et mère et défenestrer le chat pour la simple satisfaction de dire “HA ! j’avais raison !!”. Merci, non merci. Et puis si on en est à devoir passer des plombes à trifouiller les paramètres d’une appli pour pas être emmerdé c’est qu’il y a déjà un sacré problème : autant ne pas y être, c’est designé pour nous faire faire de la merde et l’ingérer. On ne s’en rend pas compte mais lire constamment des gens se foutre sur la gueule pour un oui ou non mine énormément le moral. C’est si lent qu’on est comme des grenouilles à se faire ébouillanter à petit feu. J’avais peur de rater des choses, ça a d’ailleurs un nom le FOMO, jusqu’à ce que je me dise “bon merde ça fait trop, tant pis si je rate des trucs de toute manière mon cerveau ne peut clairement pas ingurgiter autant de choses que je le voudrais”. Je ne cache pas que j’ai eu quelques mauvais moments d’angoisse mais au bout d’un certain temps on oublie même qu’on allait dessus ! Et on se sent simplement mieux, on se demande même comment on a pu tenir aussi longtemps, comment les autres peuvent tenir aussi longtemps.
Une autre résolution que j’ai vraiment bien tenue c’est de n’absolument plus engager de conversation aka plutôt débat ou dialogue de sourds, en commentaire et ce qu’importe la plateforme. Tout simplement parce qu’on s’y arrache là aussi les cheveux. D’une c’est très chiant d’écrire de long pavés sur des réseaux qui  ne sont pas conçus pour et de deux le temps mais le temps que l’on perd à vouloir “éduquer” d’autres personnes ! Si on voulait faire notre mère la morale à chaque fichu commentaire qui ne nous plait pas ou qui ne vont pas dans notre sens on y passerait notre vie, on y passerait notre santé. Il faut accepter qu’il y aura toujours des gens très obtus, très obstinés, qu’il y aura toujours des gens pas d’accords et c’est ok en fait, ce n’est pas dramatique, ce n’est pas la mort. Mes opinions je les garde pour moi-même ou bien je décide de les échanger quand je suis sûre que la conversation est possible et dure plus de 5mn. Je les écris aussi ici quand elles me sont importantes, quand je pense qu’elles peuvent toucher, parce que c’est mon jardin et que j’y dépose autant d’épines que de fleurs. Sinon je passerai mon temps à quasiment copier/coller les mêmes messages à tout bout de champs, comme un robot, alimentant de fait moi aussi des espaces déjà archi anxiogènes où la soit disant liberté de parole ne va bien souvent que dans un sens. 2022 m’aura laissée sur le carreau avec comme une impression de suffoquer tant j’y ai vu des horreurs écrites, toujours plus violentes les unes que les autres, des inepties, des nouvelles vérités incritiquables, des illogismes toujours plus gigantesques, des femmes encore et toujours menacées de tout ce qui est possiblement menaçable. C’en est trop.

On pourrait culpabiliser de ne pas participer à quelque chose de plus grand que soi, de “si je ne fais pas ma part aussi alors je dessers tel combat / je ne suis pas vraiment militante” mais justement parlons-en de cette prétendue pureté militante, quel que soit le milieu : une épée de plus au dessus de la tête. Qu’est-ce que cela veut dire ? Rien du tout. Une tartine d’égo doublé de médiocrité, où les comportements de collégiens s’en donnent à coeur joie entre copinage que l’on ne cache même plus et affichage en règle par post interposé. Indigne d’adultes essayant prétendument de faire avancer quelque chose dans la société. Cet écœurement ressenti au fil des mois a fini d’achever mon envie d’aller contre et a au contraire ravivé mon envie d’aller vers/pour. De créer plutôt que de détruire, d’inventer, de proposer, de montrer qu’il est encore tout à fait possible de faire sortir d’au plus profond de nous des choses qui aident, qui font avancer, qui franchissent.

La lenteur étant un peu mon crédo je n’ai pas encore réussi à mettre sur pied ce que je souhaite, par rapport à tout cela. Mais je sais que quelque chose va en jaillir. A ce propos je me suis surprise tout au long de l’année à complètement changer mon rapport à mon médium de base, la photo. Je suis très peu de photographe, j’ai renoué avec un plaisir immense avec le dessin et la peinture. Suivre ces artistes me permet de dévier mon regard, de l’élargir, de l’alimenter d’autres façons d’exprimer le réel et l’imaginaire. Les livres ont pris également de plus en plus d’importance, ce qui n’a rien de bien étonnant.

Enfin, et plus que tout, 2022 est probablement l’année où je me suis la plus écoutée. Dans les bons comme dans les mauvais moments. J’ai amorcé un début de quelque chose qui me transforme profondément. La personne que j’étais en 2021 n’existe plus et celle d’avant encore moins. C’est une mue quelque peu miraculeuse pour moi, petite fille écartelée et enracinée dans un bourbier. Mais comme les plantes et fleurs qui vivent dans les tourbières, je suis entrain de croitre, très lentement, à mon rythme. Avec la conscience de porter cette dualité de grande fragilité et de grande force.

Je reviens toujours vers cette locution latine, vue un jour dans un sanctuaire à la Dame, qui me suit éternellement (même sur ma peau, très probablement un jour) et que je vous crie à vous également, qui franchissez avec courage les obstacles de votre vie, avec obstination : SURSUM CORDA !



 

 

Liber

J’ai grandi dans une maison où quasiment aucun livre n’était visible.
Ma mère qui a toujours été une lectrice régulière, et qui m’a peut-être transmis ce goût de la lecture (difficile à dire quand ce n’est pas réellement explicite) avait quelques livres en allemand et surtout des Stephen King (ha les anciennes couvertures de Ça, qui me fascinaient !) mais ils n’étaient pas dans le salon. Je ne me souviens pas vraiment depuis quand je rêve d’avoir une gigantesque bibliothèque, je crois pouvoir affirmer un à peu près vers le début de l’adolescence lorsque je me suis gentiment dirigée vers l’Heroïc-Fantasy et l’art en général.
Je disais à l’époque qu’un foyer sans chat et sans livres était vide et il me faut bien reconnaitre que c’est une sensation que j’ai eu dans chaque maison, chaque appartement où je suis allée et où, eux, n’étaient pas.

C’est, je l’avoue, quelque chose qui me rend assez perplexe, les gens qui ne lisent pas. L’attachement émotionnel et thérapeutique que j’ai envers les livres, la lecture et la littérature m’empêche peut-être de pouvoir penser une vie sans. Lire c’est avant tout pour moi un tête à tête qui ne regarde personne d’autre que le sujet qui, à travers un livre, se lit aussi. C’est un moment intime qu’on choisit de partager ou non, un rendez-vous amoureux, sensuel même à bien des égards. Mon rapport au livre est complètement et totalement dans la sentimentalité, je trouve qu’il n’y a pas meilleur objet pour incarner le temps qui passe et les épanchements furieux de l’âme de ceux qui à la fois les écrivent et les lisent. Plus que les tableaux, car on peut toucher un livre, le respirer, l’abîmer, alors qu’une peinture reste le plus souvent inaccessible. 

Cette bibliothèque que je dessine dans ma tête depuis gamine est toujours la même. Et, surtout, elle a la même fonction : je me suis toujours dis qu’un jour je la construirai petit à petit pour moi bien-sûr mais aussi et surtout pour mon enfant plus tard si j’en ai. Je l’ai toujours vue comme une passation, un legs, quelque chose qui doit durer dans le temps bien après moi et que si je n’avais pas de descendance il serait stipulé très clairement (où, je ne sais pas mais à l’époque c’était très clair) que les livres ne devaient pas être jetés en bas de la rue mais donnés aux bibliothèques, aux infrastructures qui pourraient les accueillir, aux amis, même aux passants, aux sans abris, à la boulangère du coin mais qu’ils ne finissent pas à la poubelle ce qui était et reste ma plus grande hantise. Il n’était donc pas question d’acheter tout et n’importe quoi, les livres devaient être bien choisis par conscience  du temps qui passe et qui limite les lectures, et parce que je ne suis définitivement pas Crésus.
Cette très modeste mini Babel livresque je la veux également la plus honnête possible et essayer, autant que faire se peut, d’y croiser les paradoxes, les contraires, les idées qui ne font pas bon ménage mais qui pourtant se complètent. Éveiller la critique, le doute, les hypothèses. C’est une bibliothèque de l’entre-deux, qui représente parfaitement une quête morale pour ainsi dire, une ligne de conduite que je me suis toujours efforcée de tenir : ne jamais tomber dans l’extrême, ne jamais idéaliser une idée et Dieu sait que c’est difficile ! Parfois donc je garde des ouvrages qui, même s’ils ne m’ont pas totalement convaincue ou plu, le feront peut-être pour d’autres.

Un miroir de moi-même se forme petit à petit ainsi, ou peut-être un labyrinthe. Les annotations que je laisse dans les pages, les phrases/ paragraphes que je surligne sont autant de codes.  Quelle drôle d’image cette bibliothèque renverra de moi à mon fils ; des livres sur des épopées elfiques côtoyant les mystiques, des poètes faisant des clins d’œil aux ouvrages érotiques, la vérité crue des guerres européennes hypnotisée par le vaste Orient parfumé, les peintres et photographes dînant avec les maitres des classiques, les fantômes des Geisha partageant le saké avec les femmes effacées…

Naturellement au fil des années des thématiques se sont dégagées d’elles-mêmes. Consciente qu’hélas je ne pourrai jamais tout lire ni étudier dans ma vie, j’ai restreint mes choix en gardant ceux que j’aimais le plus, pourtant, je sais aussi que dans chaque livre se trouve une trappe qui s’ouvre quand elle le désire et qui ne laisse pas le choix que de s’y engouffrer pour, un peu comme un malheur réjouissant, ouvrir à nouveau d’autres perspectives de lecture. Au final, est-ce qu’on choisi vraiment quelque chose quand on lit ? Ou est-ce qu’on retourne constamment un sablier qui une fois écoulé d’un côté déverrouille des chemins de traverse ? Il m’est arrivé quelque fois, je le confesse, de regarder d’un oeil suspicieux mes livres en me demandant quel tour ils allaient encore me jouer. N’avez-vous pas l’impression très étrange que de temps en temps votre bibliothèque est vivante ? Imaginez qu’il s’agit d’un double de vous-même, de votre esprit, et même de partie de vous que vous n’avez pas encore vraiment compris. Oui il y a décidément quelque chose de très organique dans tout cela, une respiration secrète qui sent le papier et qui chuchote des mots incompréhensibles.

Je songe souvent aux bibliothèques parties en fumée à travers les siècles. Je songe au symbole extrêmement puissant que représente du papier avec des mots, à la célèbre phrase qu’Edward Bulwer-Lytton a écrit dans sa pièce de théâtre en 1839 : The pen is mightier than the sword. La plume est plus forte que l’épée. Il avait touché là une vérité cruciale. Combien de savoirs perdus pour toujours parce que trop dérangeants.. Il y a souvent cette affirmation qui se croit un peu acerbe en disant que les livres sont surévalués (s’il y a bien un objet qui ne l’est pas c’est pourtant celui-ci), qu’on les met sur un piédestal, qu’on en fait trop, que tout ceci devient élitiste et que sais-je encore. Mais il suffit de connaitre un temps soit peu son histoire pour comprendre l’importance cruciale qu’il a. Il suffit de savoir qu’à notre époque on veut porter atteinte à certains livres parce qu’ils dérangent. Encore.
Alors je m’interroge sur pourquoi on se croit si subversif en prétendant dénoncer une “consommation de masse” livresque. Franchement, comment peut-on parler en ces termes quand on compare cela à d’autres conso régulières, à tout hasard les fringues. Il me semble que tout cela n’existe que dans un certain fantasme tant le secteur est fragile et mis à mal dès que l’économie flanche. Ramener la vieille rengaine du capitalisme dans un domaine aussi mineur et frêle est, je trouve, de très mauvais goût. Et si quelqu’un veut son livre en 4 exemplaires différents sur son étagère parce qu’il trouve ces versions belles, qu’est-ce que ça peut foutrement bien nous faire ? Ce n’est pas comme si les écrivain.e.s étaient bien payé.e.s. Les bédéistes, n’en parlons même pas. Mais après tout, c’est peut-être une fois de plus un problème typiquement français ? (insert cringe comment about money here).
On en arrive quand même à faire des remarques consuméristes à des gens qui vivent simplement pleinement leur passion intellectuelle, qui pour certains représente plus que ce qu’ils ne peuvent en dire et qui s’auto-flagellent (haaa la tyrannie culturelle de la pénitence ♥) ensuite en demandant pardon dans des vidéos ou des stories d’avoir “autant consommé, oui j’ai pas fais attention c’est vrai, peut-être que j’achète trop” et blablabla. Quand est-ce qu’au juste on va foutre la paix aux gens ? Que l’on ne vienne pas me dire qu’il est normal de critiquer des personnes dont l’activité favorite est de s’asseoir quelque part avec un bouquin, sous prétexte qu’ils peuvent y mettre une somme que eux ne peuvent pas. Peut-être, par pur hasard, pourrait-on une fois de plus, se préoccuper de nos propres étagères au lieu d’aller regarder ce que font les autres des leurs.

Il y a une très belle phrase, prononcée récemment par l’écrivain Yasmina Khadra qui en peu de mots résume tout : “Heureusement qu’elle est là la littérature. On peut pas trouver meilleur ami que le livre. Il ne demande rien le livre. Il est là, il bouge pas, il prend la poussière. Et puis, on l’ouvre et il vous offre le monde.”

Il vous offre le monde…


Prussian blue

A page of blues in Werner's Nomenclature of Colours, first published in 1814 and just released in a new facsimile edition

J’aime bien dire que j’ai grandis “dans” la forêt et non pas avec ou à côté d’elle. Il y a une part de vérité certaine dans cette affirmation. Quand je n’y étais pas j’y pensais, et quand j’y étais je pensais à tout ce qui la composait, parfois je ne pensais à rien mais même dans ces rares moments de silence intérieur je dialoguais avec les couleurs de la nature. De fait, le vert a été pendant très longtemps ma couleur favorite. Toutes ses nuances pour être plus précise. Je n’ai jamais su choisir entre un vert sauge velouté et un vert mousse émeraude. Et ces nuances quoi de mieux qu’une forêt pour toutes les voir. J’étais également très attachée à celles du marron et du gris (pour les nuages).

Il y a cependant une couleur qui m’échappait toujours. Je l’aimais certes mais elle était pour moi si énigmatique que, bizarrement, je l’ai évitée longtemps. C’est drôle non, de penser qu’une couleur puisse vous faire ressentir autant de choses contradictoires ? Je crois qu’elle m’émouvait trop, encore plus que les verts d’une certaine manière, j’en avais peur.
Comme quand vous trouvez un tableau si beau qu’il vous fait mal. Vous avez mal de beauté. Votre cœur se serre, vous avez envie de pleurer mais vous ne pouvez pas, c’est tellement “trop” que vos yeux ne peuvent le regarder longtemps ou bien, vous le savez, vous ne regarderiez plus que ça, vous vous perdriez dans ce tableau et votre raison avec.
Il y a des bleu qui me font cet effet, qui m’étreignent le cœur dès que je les vois, je sens bien que cela touche quelque chose de profond en moi, mais c’est comme quand vous tournez la tête pour voir ce que votre œil a capté au coin, quand on bouge on perd. Si je cherche en moi cela s’évapore déjà, je sais que je ne saurais jamais vraiment et je l’espère sinon le sortilège se brisera.

 

Keats, en 1818, en a fait un superbe poème :

” Bleu ! c’est la vie du ciel, le domaine
De Cynthie, le vaste palais du soleil,
La tente d’Hespéros et de toute sa suite,
Le giron des nuages, or, gris, brun.
Bleu ! C’est la vie des eaux – l’océan
Tous ses fleuves vassaux, les innombrables flaques,
Peuvent bien enrager, écumer, bouillonner, mais jamais
Ne peuvent s’apaiser sinon dans le natal bleu sombre.
Bleu ! Noble cousin du vert de la forêt
Marié au vert dans les plus exquises des fleurs
Le myosotis, la campanule, et cette reine
En discrétion, la violette : quels étranges pouvoirs
N’as-tu pas, lorsque tu n’es qu’une ombre ! Mais
combien grands
Lorsqu’en un oeil t’anime le destin !”

 

Dans les arts on dit que le bleu est une couleur froide, et quand on y pense dans la vie quotidienne tout ce qui est froid est représenté en bleu. Pourtant je n’ai jamais associé les deux, en fait en rédigeant cet article je me suis rendue compte que je ne considérais aucune couleur froide et que plus globalement je n’ai jamais ressenti les couleurs en terme de chaleur mais plus en terme d’émotions/sensations, voire de sons, d’où peut-être mon incapacité totale à retenir le cercle chromatique en mettant en opposition ou complémentarité les couleurs suivant le schéma chaud/froid. 
Sur Instagram je poste souvent des œuvres d’arts en story et il est vrai que depuis un certain temps le bleu est devenu une couleur prédominante, parfois je m’extasie tellement devant, en l’écrivant, que j’ai peur de paraitre ridicule. Après tout ce n’est qu’une couleur, pourquoi en faire tout un plat ? Est-ce la malédiction des esthètes de sentir son cœur rater un battement sur des éléments de la vie qui ne semblent pas essentiels à d’autres ? Il y a des gens qui se pâment devant les dernières Adidas moi c’est devant un bout d’étoffe de velours et clairement je ne dis pas que l’un ou l’autre est mieux, mais j’aurai aimé, je crois, qu’une forme de beauté plus simple, plus accessible, soit mieux encouragée, vue, intégrée, diffusée. 

 

Autour de cette couleur (non exhaustif, il y aurait tant à dire) : 

. il existe “l’heure bleue“, il s’agit du moment juste avant l’aube ou quelques secondes après le coucher du soleil, lorsque le ciel se pare d’un bleu très profond (qu’on confond souvent à tord avec du noir).
. le bleu très foncé en grec se dit “Kyanos“.
. le mot bleu n’est arrivé que tardivement, quand quasiment toutes les autres couleurs avaient déjà leur nom. Dans l’Odyssée d’Homère par exemple le mot bleu n’est jamais écrit ! La mer était décrite avec des teintes de violets. En Europe comme on ne savait pas décrire le bleu on le faisait varier dans un spectre large allant du blanc au vert et noir. 
. le tout premier pigment bleu est obtenu, chez les Egyptiens, en broyant de l’azurite. 

Pour finir, quelques œuvres dont les teintes me font chavirer le cœur, je n’en ai choisi que quelques unes sinon j’en aurai pour des pages entières. Il n’y a par exemple aucun Monet alors que ses bleus me transpercent (la 10ème image provient d’une de mes story insta mais je n’ai pas réussi à retrouver l’origine de la photo).

Et vous, y’a t-il une couleur qui vous interpelle particulièrement ? 

 

Cet article inaugure la nouvelle catégorie “Infusion”, je me permets enfin de parler d’art de façon personnelle mais aussi de partager mes tentatives de renouer avec le dessin/la peinture, que j’ai depuis longtemps délaissés.  C’est un exercice qui m’est difficile car m’exposant à la critique mais je prends le risque, mes gribouillages donneront peut-être l’élan nécessaire à quelqu’un d’autre de se lancer et rien que pour cela le jeu en vaut la chandelle.

Les Hespérides #2



Regarder / écouter :

  • Le duo des fleurs, pardon mais quelle petite merveille. Pour moi c’est un des plus beaux duo qui soit en musique classique, d’une grâce et d’une beauté incommensurable. Je l’écoute régulièrement depuis des années, je n’arrive pas à m’en lasser. Et puis quand on connait les paroles…
  • Discovering devi, une claque visuelle, sensorielle. On en parle de la 9:45 minute ? La transe, la capacité de raconter une histoire,  la puissance de sa danse.
  • 28 minutes de la vie d’une femme qui a voué la sienne à Dieu, en ermite, mais pas sans son petit cognac. Des récits comme ça je pourrai en écouter chaque jour.
  • Un long entretien de François Cheng, originellement sur France Culture mais qui a été supprimé (heureusement quelqu’un l’a mis sur YT, 5 vidéos en tout). Que dire, si ce n’est que j’ai un immense respect pour ce monsieur, et quelle histoire fut sa vie…
  • Mugen Woong, une découverte de cet été dont la fraicheur fut bienvenue. Il y a des gens avec trois fois rien qui vous font des trucs de ouf. C’est beau, méditatif et du plus bel effet. On s’est jurés avec mon compagnon de s’y mettre un jour, to be continued.
  • Je suis sûre que comme moi vous vous demandiez depuis longtemps quelles musiques ont les portables de la zone du Sahara.
  • Toutes, littéralement toutes les musiques existantes.
  • En manque de nouveautés ? Music map t’aide à trouver toutes les ressemblances à partir d’un groupe ou d’un type de musique que tu rentres dans la barre de recherche. Franchement mieux que les soit disant matching de Spotify (ou alors j’ai vraiment pas de chance).
  • The database des musiques alternatives d’Afrique et d’Asie. 

Art :

  • Under Monet’s pond est une série de photographies de nénuphars vus de dessous. Je trouve ça d’une élégance folle et les couleurs rappellent très bien les œuvres du peintre.
  • On parle généralement peu des femmes photographes, en voici une, Lady Clementina Hawarden. Cette vicomtesse du 19ème siècle produisit pas moins de 800 photos, ce qui est énorme pour l’époque. Elle fut acclamée par ses pairs et admise dans la très posh Photographic Society of London. Principalement composée de portraits de ses filles mises en scène on suppose qu’il existe une seule photo d’elle à moins que ce ne soit sa sœur, le mystère restera à jamais clos.
  • On en rêvait, la BNF l’a fait, cette page web entièrement dédiée aux femmes de lettres. De quoi rendre son navigateur fou en ouvrant 50 onglets.
  • Aesthetic wiki est… comment dire… un gouffre sans fond de toutes les esthétiques existantes en ligne et hors ligne. Autant dire que vous en avez pour des jours, des semaines, des mois. 

Miscellaneous:

  • Ce superbe mot suédois, très à propos avec le blog ❤
  • Si tu veux te faire troller un peu à l’aide d’un poème qui ne mâchera pas ses mots sur ta personne, rentre toutes les informations de ta naissance ici.

Late bloomers, introversion & thérapie.


Cela fait plusieurs années maintenant que je suis tombée sur le terme de “late bloomers”. On peut le traduire de plusieurs façons :  personnes à floraison tardive, qui prennent leur temps ou plutôt qui ont besoin de temps, les amoureux de la lenteur, même pourquoi pas les angoissés du choix. Je fais partie de ces gens qui n’ont jamais su quoi faire dans la vie / de leur vie et la société dans laquelle nous évoluons n’aide aucunement lorsque la question du choix crucial de “quoi faire” de sa vie intervient, sous entendu quoi faire de rentable. A l’école je ne pensais jamais à mon futur moi grande, au collège tout cela me paraissait encore loin même si quelques idées commençaient à émerger : écrivaine, ethnologue, restauratrice d’art (que des trucs simples quoi). J’avais déjà un goût prononcé pour une certaine catégorie de métiers mais je me souviens comme si c’était hier de cette prof de français, qui était aussi notre prof principale, entrain de m’humilier devant ma mère en me disant que si je n’étais pas capable de citer ne serait-ce que Lévi-Strauss il ne fallait pas rêver pour des études d’ethnologie. C’est précisément à ce moment là que j’ai arrêté de me poser la question, puisque personne ne semblait penser que j’arriverais à quoi que ce soit, autant en rester là et faire un job merdique (nous sommes dans les années 90′ où il était de rigueur de sortir à chaque discussion sur la scolarité : “il n’y a pas de débouchés (pour tous les métiers hors administration, cadre etc (donc clairement tout ce que je visais) / il faut faire des études, les diplômes sont importants”). Au lycée je n’étais pas plus avancée, j’ai vivoté à la fac dans un brouillard continu sur ma vie ; littérature, anglais, rien ne m’intéressait parce que je ne pouvais pas me projeter.

A 23 ans, dans un appartement miteux à Paris dans le quartier des prostituées, tard dans la nuit je tombe sur un documentaire relatant la vie de moniales (je savoure encore aujourd’hui toute l’ironie de cette situation, surtout que je suis née rue des religieuses). L’idée me traverse, devenir bonne sœur ne peut pas être pire que d’errer continuellement. Cette idée je l’avais déjà en moi depuis longtemps en réalité, ce n’est que des années plus tard que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une volonté d’acte de foi (puisque je ne l’avais pas, disons pas de façon classique) mais la conséquence de choses vécues enfant. Parfois maintenant encore je me surprends à vouloir tout plaquer et partir dans un monastère, mais je regarde cette pensée avec tendresse, elle n’est que le vœu d’une petite fille qui a peur du monde.

Alors, de McDo en vendeuse polyvalente, on passe son temps à détester son emploi, les gens, et particulièrement ceux qui savent depuis longtemps ce qu’ils veulent faire. Leur route toute tracée était une insulte, un rappel constant que moi j’étais incapable de choisir ni d’avoir une “vocation”. Ce qui me rendait heureuse c’était de lire, d’apprendre, d’observer le monde, rien en somme qui ne rapportait de l’argent et c’était bien là le problème. J’avais dû être une scolastique dans une autre vie c’était sûr pensais-je parfois en me moquant de moi-même, sans hésitation si cela était possible j’aurai voulu n’être qu’une apprenante, une étudiante, compiler jour et nuit des savoirs, découvrir incessamment tout ce que le monde dans lequel je vis me réserve, partager ces découvertes avec d’autres, se questionner sans cesse, écrire, oui voilà assurément ce que j’aurais voulu faire toute ma vie. Et Mazel tov les forums ont ensuite fait leur apparition, pour le meilleur et pour le pire.

Je dois faire ici un aparté sur mon environnement familial qui a grandement, voire essentiellement, joué sur mes non-choix et mes errances. J’ai grandi dans une famille très modeste, personne n’a jamais fait d’études, un père qui ne jurait que par la dureté de la vie et une mère coincée dans des rôles qu’elle ne voulait pas tenir, une demie-sœur de 11 ans mon aînée, la question de l’argent qui revenait sans cesse, et moi-même qui faisait office de cygne noir = trop différente. Des violences verbales et physiques ont jalonné mon quotidien, dans ma tête – et plus tard spatialement – je m’enfuyais vers des rivages qui recélaient des trésors merveilleux : l’imaginaire littéraire, la spiritualité, la nature vivante tout autour de moi. Si j’avais grandi en banlieue la mort, la drogue, la prostitution, l’alcool m’auraient très probablement cueillie plus tôt (par cette affirmation je n’acte pas que c’est ce que l’on retrouve systématiquement comme parcours, mais que c’en est un qui m’aurait été bien plus accessible, et connaissant mon terrain addictif je peux donc en attester). On comprendra très bien que je ne fais qu’effleurer mon vécu dans cet article.

Alors à 38 ans maintenant (39 à l’heure où je finis cet article), qu’est-ce qui a changé ? Des années de bullshit jobs auront eu le mérite de tant m’en dégouter que j’ai préféré choisir une formation qui certes ne m’a toujours pas dirigée vers un métier que je suis sûre de vouloir faire mais qui me permet au moins d’avoir une autre perspective. Une perspective et pour le moment cela restera en l’état : je dois faire le deuil de la vocation jamais venue, du désir sûr de savoir quoi faire, d’une carrière aimée. Bien sûr on peut me rétorquer qu’il n’est jamais trop tard, que les changements de parcours existent, qu’il ne faut pas désespérer, bref tout le blabla habituel qui n’aide pas. Ce qu’il me reste c’est simplement le devoir impérieux d’avancer toujours plus parce que je ne peux ni reculer ni rester sur place. Le devoir impérieux et angoissant de devoir faire quelque chose. Je suis une femme, de bientôt 40 ans, maman solo, avec divers troubles, je ne pars clairement pas avantagée dans l’histoire ; et même si je rechigne à en parler, être une femme dans cette situation est dangereux. Non seulement pour mon quotidien, je ne peux décemment pas être précaire encore pendant des années, et parce que tout me rappelle constamment que l’heure tourne, que je suis égoïste et irrévérencieuse de penser à moi en premier, que je devrais me tuer à la tâche, endosser l’ultime sacrifice parental tant porté aux nues (et qui fait des dégâts considérables), suer sang et eau dans un taff où je me ferais littéralement exploitée tant en tant que personne physique et intellectuelle qu’en terme de revenu cela va sans dire.

Est-ce vraiment ça le luxe de nos jours ? Ne pas vouloir être une esclave d’une société que l’on ne comprend pas du tout et dans laquelle on souffre de vivre ? 

Je relisais ce matin l’article de La lune Mauve sur entre autre la solitude et l’introversion. Deux caractéristiques inscrites en moi depuis toujours (difficile de dire si cela est dû aux évènements traumatiques ou à ma personnalité “de base”), deux aspects que l’on m’a beaucoup reproché et que ce faisant j’ai défendu bec et ongle (donc merci aux abruti.e.s). Des valeurs que j’ai vu au fil de ma vingtaine être de plus en plus marketées et franchement, quelle douce rigolade : les gens de la com qui sautent sur un sujet aussi vieux que le monde et pensent avoir inventé l’eau chaude en vendant en coffret un plaid, une tasse et un carnet pourri de 15 pages affublé d’un titre en danois. L’insulte serait drôle si cela ne cachait pas en fait une profonde détresse pour ceux qui vivent quotidiennement dans leur chair cette préférence incarnée : celle du silence et de la lenteur, dans le monde tel qu’on le vit actuellement qu’est-ce qui représente le mieux une résistance que ça, à toutes les époques même devrais-je dire. J’ai fini par remercier cette introversion car c’est grâce à elle que j’ai trouvé le courage un matin en me levant de me dire que c’était le moment ou jamais de démarrer une thérapie. Ce sont ces silences cherchés et cherchés encore, en moi, autour de moi, qui m’ont permis un dialogue intérieur honnête et de moins en moins tyrannique. Mais cette solitude que je pouvais faire jaillir de moi je la subis de plein fouet depuis mon déménagement. A la campagne j’étais entourée de peu de monde et je ne cherchais la compagnie de personne, ici en ville je suis entourée de milliers de gens et je me sens très seule. Le fait de voir des gens sociabiliser, de grès ou de force, dans la rue, les cafés et restaurants etc me ramènent à chaque fois que je sors à mon incapacité de me lier avec mes congénères. C’est un fait, je ne sais pas créer du lien hors ligne avec de parfaits inconnu.e.s ; les gens me font peur, m’écœurent et comme on est plus à un paradoxe près, ils m’attirent, me questionnent. Mais je commence à faire la paix avec tout cela, parfois un sourire rendu dans le tram me suffit à savoir que je n’ai pas disparu, que je ne suis pas un fantôme. Cela me suffit de savoir qu’il me faut du temps et que des amitiés indéfectibles arrivent parfois au crépuscule. 
Je vais parler plus longuement de ma thérapie dans des articles protégés (soit par code, soit par lien uniquement donné par mail), j’ai beaucoup réfléchi à les laisser public ou non, la concordance avec mon discours de ne pas voir assez d’articles traitant de santé mentale (j’entends d’article personnel et non informatif), l’hypocrisie que cela pourrait susciter et que je peux concevoir sans peine, mais nous sommes ici sur le net et j’ai bien trop conscience de la méchanceté des gens pour leur laisser le plaisir de trouver des informations me concernant qui pourraient alimenter leur délire et leur stupidité, j’ai mes priorités et elles ne sont clairement pas tournées vers eux.

Voici la mise à jour que je peux faire à cet instant T, de mon chemin chaotique et finalement bien commun. Je désentortille le récit de ma vie quasiment chaque jour, depuis février je suis revenue au prologue, maintenant je dois relier les paragraphes entre eux et les relire à nouveau avec une autre perspective. C’est l’aventure intérieure la plus riche que j’ai jamais eu. Flippante à bien des égards, mais absolument nécessaire. J’y reviendrai bien plus en détails au fil du temps, en espérant que vous continuerez de voyager avec moi. 

Je fleuris tardivement, j’ai le temps.

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1. Crédit inconnu
2. Thomas Wijck, The Alchemist 1677

Lectures de 2021

Je me plie avec plaisir au petit bilan de lecture. J’adore regarder/lire ceux des autres, tout d’abord pour entendre leur enthousiasme qui est facilement contagieux (ou leur déception que j’aime tout autant surtout lorsqu’il s’agit d’un livre très aimé) puis pour chercher des nouvelles idées de lecture bien évidemment.
Si vous me suivez sur Insta aucun des livres cités ne sera donc une nouveauté : je les présente à chaque fois en laissant également la toute première page. Maintenant ils sont regroupés en story permanente.

Grâce à Goodreads j’ai le décompte rapide des ouvrages lus, généralement je me donne une base de 30 livres à lire en 1 année, cela fait un peu plus de 2 livres par mois. J’ai commencé ce petit challenge personnel il y a 3 ans et je n’y suis jamais arrivée ! Plusieurs facteurs qui l’expliquent mais surtout deux : une mauvaise organisation de lecture et des problèmes d’attention qui commencent à devenir préoccupants.

1. Sans surprise j’ai lu pas mal de Zweig.
La confusion des sentiments : beaucoup apprécié la finesse du récit, par comparaison j’ai détesté Lettre à une inconnue !
Les derniers jours, une biographie que j’ai lue après le Monde d’hier donc je n’y ai pas appris grand chose mais il est toujours bon d’avoir différents points de vu, j’en ai une troisième à lire d’ailleurs.
Le combat avec le démon : un ouvrage qui s’appuie sur personnages énormes, Kleist, Hölderlin et Nietzsche. Ici on s’attarde plus sur le génie torturé, les fulgurances douloureuses, le démon intérieur de la création, passionnant !
Erasme : en voilà un original comme on les aime, trop “en avance” sur leur temps, qui plus est lorsqu’il s’agit de religieux, même s’ils sont rares, à avoir une vision très lucide des limites de la croyance et du dogme quand ils voient le monde se transformer autour d’eux. A lire absolument
Les très riches heures de l’humanité est un condensé de pépites historiques racontées sous la plume si vivante de Zweig. Des tas de faits et personnes que je ne connaissais pas qui ont pourtant joué un rôle crucial.

2. On peut mettre ensemble Pépin et Cheng qui m’ont fait un bien fou avec leur éloge de la beauté. Je recommande à 100%.
Siddhârta est joliment raconté mais totalement oubliable en ce qui me concerne.
Les identités meurtrières est un ouvrage intéressant mais Maalouf n’a, je trouve, absolument pas assez poussé ses réflexions, ce qu’il n’arrête pas de dire d’ailleurs et j’avoue que cela m’a pas mal agacé.
Quattrocento fait office d’ovni, assez difficile à décrire même, tant il navigue entre le roman et l’essai. Je n’ai qu’une chose à dire, bibliophiles vous allez être régalés du début à la fin. Je n’en dirais pas plus pour garder tout le mystère mais il est assurément à lire.

3. Héroic-fantasy / Science-fiction :
La Belgariade est une saga que j’ai déjà lu il y a très longtemps et je voulais la relire n’ayant sur le moment aucun bon ouvrage d’heroic-fantasy à me mettre sous la dent. J’en garde le même avis : une des meilleures jamais écrite.
La Caverne de Jones m’a au contraire laissée complètement de marbre.
Dune, je ne l’ai pas fini donc ne peux en donner un avis complet mais je peux seulement dire que je me suis jetée dessus le lendemain de ma séance de ciné tant le film a été une révélation. Maintenant je comprends pourquoi il figure en base de la base de la science-fiction, largement mérité.
L’empire du silence commençait plutôt bien pour devenir imbuvable vers la moitié. J’ai trouvé notamment le traitement des personnages archi stéréotypé et sans surprise, c’est devenu un nope pour moi quel que soit le genre littéraire.

4. Dans les plus classiques :
La jeune fille à la perle : c’est plutôt rare ce que je vais dire mais j’ai préféré le film. Pour la faire courte, c’est chiant. Je ne sais pas si c’est dû à l’écriture ou simplement le sujet traité, parce que pourtant il est intéressant, mais punaise passé les 100/130 pages j’ai eu du mal, l’impression de relire beaucoup les mêmes choses. Cela fait peut-être parti de l’arc narratif, mais c’était loooong.
Mon premier ouvrage de Boulgakov et certainement pas le dernier, ce sont les avis d’Antastesia qui en a si bien parlé qu’il fallait le trouver. Bien m’en a pris, c’est juste génial. Une narration de fou grâce à une construction d’histoire originale, des personnages très bien développés, bref j’ai adoré.
La dame aux camélias, une petite merveille de finesse et d’élégance. Pas quelque chose que je dirais de l’écrivain par contre ! J’ai été très touchée par le personnage principal, la plume de Dumas Fils est si belle sans tomber dans du pathos assommant.
Née en 82, roman féministe de Corée du sud, montre très bien à quel point il y a un boulot monstre à faire encore chez eux aussi. Ca se lit vite, ça va droit au but, et je comprends la couverture médiatique qu’il a eu là-bas quand on lit ce qu’il dénonce. J’en suis ressortie avec l’espoir que plus de littérature féministe soit écrite et traduite, la violence du patriarcat sud-coréen est encore atrocement présente et ancrée.

Pour finir, le seul livre que j’ai véritablement détesté l’année dernière : Je veux devenir moine zen. Vide, vide, vide. Il est très court, et atrocement creux, haaa on l’aime bien la petite misogynie japonaise couplé à des relents de sectarisme religieux. Je ne sais pas si c’est la traduction qui est abominable mais j’ai rarement souffert comme ça en lisant un livre, fuyez !

Les Hespérides #1

En créant Noctulescente j’avais dans l’idée de proposer une newsletter mensuelle s’appelant Les Hespérides ; elle aurait regroupé mes coups de cœur du mois ainsi que d’autres petits ajouts de temps en temps. Finalement après réflexion et quelques soucis techniques je me suis dis qu’il serait mieux de ne pas trop m’éparpiller et que je pouvais aisément l’inclure ici, sans cependant m’astreindre absolument à la publication chaque mois.

Voici la toute première, je n’ai gardé aucun motif récurent (sauf la citation) donc elles seront toutes assez hétérogènes.
Avec le temps, la mise en forme sera plus agréable et il y aura bien bien plus de liens !

. . . 

1. J’ai adoré écouter le récit de ces quelques personnes interrogées sur leur moment d’éblouissement. Je pense que 2h n’aurait pas été de trop tant c’était passionnant. Maintenant j’ai envie de poser cette question aux gens dans une conversation !

 

 

2. Les incroyables photos d’Anne Brinman, elles me hantent depuis que je les ai vues. Le grain si particulier, leur teinte, le travail sur les lignes, une poésie folle se dégage de ses clichés que l’on croirait sortis de rêves. Ils font parti de l’esthétisme qui me touche le plus.

J’ai également développé une crise aigue d’adoration pour les photos de femmes nues dans l’eau, tant qu’il faudrait que j’en fasse un article à lui seul rempli de ces merveilles.

 

 

 

 

 3. Les ouvrages que j’ai furieusement envie d’avoir – et donc vous dans quelques secondes :

D’Alep à Paris
Correspondances entre Rolland et Zweig
Le Maître et Marguerite
Pour une écologie de l’attention
Les pouvoirs de l’enchantement
Et vous, comment vivrez-vous ?
Hildegarde
La grâce des rois

 

4. Ce poème que je relis si souvent en ce moment…

https://nuit-lucifere.tumblr.com/post/653492347837022208/je-voudrais-une-fois-encore-avant-que-mon

 

5. 

Le dernier album d’IU m’a grandement aidé à traverser fin mai / début juin où j’ai soudainement eu un gros spleen, il est super frais, les arrangements toujours aussi bons, arrivé à point nommé pour le printemps.
La marche des Turcs reste un de mes morceaux de musique classique favoris dans le genre rythmé. Il y a ce truc magique qui donne l’impulsion.
– En parlant de cette marche, je l’ai découverte grâce à son remix sur l’excellente (mais trop courte !) OST de Saycet pour la série française La Révolution.
La nouvelle vidéo ambiance de The guild of Ambience, qui reste probablement ma chaine favorite sur YT quand j’ai besoin de focus.
L’excellente série Kipo sur Netflix, un petit bijoux de dessins animé que j’ai regardé en entier avec mon fils, on a vraiment adoré, c’est original, les dialogues ne sont pas trop niais (c’est quelque chose qui m’exaspère vraiment dans les productions jeunesses), pas trop clichés, de belles valeurs de portées et gros big up à l’OST qui déboite.
– Du coup j’enchaine sur Hilda, toujours sur Netflix, qu’on a beaucoup aimé aussi. Visuel vraiment beau, c’est drôle, fin, poétique, bref foncez.

Zweig

L’article sera repris sous peu afin d’être reformulé et complété.

Le joueur d’échec au lycée a été ma première rencontre avec Stefan Zweig, qui me laissa un souvenir totalement neutre et oubliable ; plus tard la biographie de Marie-Antoinette m’avait beaucoup plu mais pour des raisons que j’ai oubliée depuis je n’ai pas continué sur ma lancée . C’est avec Hermann Hesse que ma curiosité pour les auteurs européens du 19e siècle a repris suite à la lecture de l’excellent Demian puis de fil en aiguille je suis naturellement retombée sur Zweig. Je décidai de lui donner une seconde chance, ne l’ayant pas détesté non plus au premier abord, et bien m’en a pris car il est devenu à ce jour un de mes écrivain préféré. Décrire ce que je ressens pour cet auteur et ses œuvres m’est bien difficile car pour commencer c’est la toute première fois que je suis à ce point touchée, qu’à ce point j’ai pu ressentir une compassion immense surtout en lisant Le monde d’hier qui m’a laissée dans des états émotionnels forts et que je recommande plus que vivement.

Zweig c’est concentré dans ses biographies sur des périodes, des personnages, qui relatent tous d’une manière ou d’une autre l’oppression. Celle d’une personne, d’un peuple, d’une société mais aussi l’oppression personnelle. La liberté, la plus chère à son cœur, se retrouve partout dans ses ouvrages, j’ai ressenti chaque lecture comme un hymne qui lui était dédié avec en même temps une mise en garde perpétuelle, preuves à l’appuie, contre la machine broyeuse que sont l’état et le fanatisme religieux. Je n’ai lu que 3 de ses nouvelles centrées sur les sentiments et les relations amoureuses et même si ce ne sont pas celles qui m’ont le plus marqué (surtout Lettre d’une inconnue qui m’a laissée complètement dubitative) j’y ai retrouvé sa très belle plume qui, comme Hesse, savait avec une grande précision décrire les états amoureux et passionnels, précision et poésie. Il va de soi que je compte lire entièrement sa bibliographie, je referais un article complet sur tout les ouvrages lus.

Je me demande souvent ce qui a bien pu me toucher autant chez cet homme profondément humaniste. Peut-être sa fin tragique, ce suicide de désespoir d’avoir vu tout un monde s’effondrer, d’avoir vu quelques amis trahir cette pensée et d’autres assassinés. Lui qui voulait tant d’une Europe comme je l’aurai voulue également : libre, d’une incroyable et infinie richesse artistique, d’un incessant flot de cultures qui s’entremêlent et s’aiment, d’une poussée vers ce qui aurait dû être ce que la réunion de toutes ces idées jaillissantes commençaient à faire naitre et qui n’a jamais pu aller jusqu’au bout à cause des deux guerres. Un peu comme un paradis perdu, que je n’ai pourtant jamais connu mais que j’ai pu ressentir, intensément, à la lecture de ce que l’on considère maintenant comme son œuvre testament Le monde d’hier ; je suis pourtant familière avec cette époque depuis longtemps mais je n’avais jamais autant senti qu’à travers la voix de Zweig ce basculement immonde, la première partie est comme une peinture vive qui bien qu’avec ses défauts n’en reste pas moins vibrante, puis viennent ensuite lentement mais sûrement tout le dégoût et la fatalité.

« Elle était merveilleuse, cette vague tonique de force qui, de tous les rivages de l’Europe, battait contre nos cœurs. Mais ce qui nous rendait si heureux recelait en même temps un danger que nous ne soupçonnions pas.» S.W

On désigne très souvent Zweig comme quelqu’un de mystérieux simplement parce qu’on ne comprend pas, avec notre regard contemporain, son geste, lui qui faisait partie de la fine fleur de l’intelligentsia de l’époque et qui “aurait dû” se battre jusqu’au bout contre le nazisme et les atrocités culturelles ; je trouve pour ma part que c’est avoir eu un manque d’empathie et ne pas avoir réussi à se mettre à sa place au moment des faits. Il n’y a absolument rien de mystérieux dans son suicide : il a assisté au lent dépérissement d’un monde qu’il a vu naitre et presque arriver à son apogée, pour lequel il vivait entièrement, englouti dans les plus grandes bassesses humaines. Lorsqu’on lit ses ouvrages, que ce soit des biographies ou des nouvelles, on peut très facilement ressentir sa profonde sensibilité envers autrui, son émerveillement pour les gens, son envie de les connaitre, de les étudier. Non, son geste n’a rien de mystérieux, ce fut la décision de quelqu’un qui n’a pas supporté ce que les hommes pouvaient se faire de pire entre eux. 

 

Il existe une documentation assez importante sur sa vie, je n’ai pas tout écouté ni tout regardé et je ne pense pas le faire car j’estime que vouloir tout savoir de la vie de quelqu’un, en plus d’être fortement creepy, laisse peu de place à ce mystère que chacun renferme en soi et nous éloigne de la personne au lieu de nous en rapprocher. Cependant j’ai regardé le documentaire intitulé Stefan Zweig, histoire d’un européen, qui peut remplacer son autobiographie si vous ne souhaitez pas la lire, l’impact ne sera tout de même clairement pas le même. Il existe également un film Adieu l’Europe , que je n’ai pas regardé. Enfin, il existe toute une série sur France Culture, Fictions/Le feuilleton qui pour des raisons qui me dépassent n’est plus du tout écoutable, mais que je vous donne tout de même en lien pour que vous puissiez le mettre en favoris si jamais un jour on nous fait l’incroyable honneur de les remettre. 

J’ajoute que tout ses ouvrage sont trouvables en occasion dans la plupart des petits bouquinistes qui pratiquent ces tarifs, excepté si ma mémoire est bonne de Le monde d’hier (accrochez -vous je n’ai pas fini de vous bassiner avec). J’espère vous avoir donné envie d’ouvrir au moins un de ses livres si vous ne les connaissez pas du tout, n’hésitez pas à partager vos ressentis en commentaire.

ποίησις

ποίησις : grec ancien signifiant poiesis.

 

Cette année (et l’année dernière) c’est la Mort qui a écrit sa poésie. Elle n’est pas arrivée avec sa charrette grinçante comme l’Ankou, elle n’a pas fait entendre la sarabande de sa Danse Macabre, non elle s’est laissée glisser dans nos têtes, silencieusement, sans se faire remarquer. Et n’est-ce pas là un coup de maitre que d’agir alors que l’hôte ne s’en rend pas compte.
J’ai vu petit à petit autour de moi depuis un an l’absence de poésie faire son œuvre. Je parle bien de poésie quotidienne et non pas de poésie littéraire, que je placerais presque après la première. Si je suis très attachée à la poésie écrite on peut dire que je le suis obsessionnellement de celle de chaque jour, d’ailleurs dans presque toutes mes publications Instagram le hashtag “poésiedubanal” est utilisé.

Dans le monde des sens il y a ceux qui sont éveillés à quelque chose et ceux qui ne le sont pas, je trouve pour ma part que ce n’est pas tout à fait juste. S’il n’y avait que la sensibilité intrinsèque à chaque personne on ne poserait pas la question, on dirait que c’est simplement comme ça il y a ceux qui voient des choses où d’autres n’en voient pas ; pourtant tout le monde sans exception voit/ressent à un moment donné ou un autre, j’en ai eu bien assez la preuve dans ma vie auprès de personnes qui n’auraient pour rien au monde ouvert un recueil de poésie mais qui ce sont exclamés qu’ils trouvaient soudainement quelque chose de “poétique”. Mais au fond la poésie c’est quoi ? On s’accorde à dire généralement que c’est avant tout un langage voire un système, le Larousse nous dit que c’est l’art de l’évocation, Wikipedia que c’est un genre littéraire très ancien. Sarraute dira que “le propre de la poésie s’attache à rendre une sensation“, Trenet que “c’est des rêves de bonne qualité c’est l’art de rêver et de faire rêver aussi” ou bien Cocteau que “c’est le mariage du conscient et de l’inconscient  et de ces noces terribles et bizarres naissent des monstres“. Bref, on en sait rien, ou plutôt il y a autant de forme de poésie qu’il y a de poètes. Finalement, n’est-ce pas d’en faire l’expérience qui est le plus important ? On peut sûrement s’accorder sur le fait que la poésie “fait quelque chose”, que ce soit une production écrite, musicale, réelle ou virtuelle, si le sujet s’exclame comme c’est poétique ! c’est tout simplement qu’il aura été touché et peut-être qu’en rester là suffit.

Pourtant s’il suffisait de simplement regarder, cet effacement progressif ne serait pas arrivé. La poésie est reliée à notre état d’esprit et il suffit que l’on passe une journée atroce pour que le coucher de soleil au dessus du pont que l’on avait l’habitude de contempler en rentrant à pieds de son boulot n’existe plus ou pire soit tout d’un coup un objet de mépris. Moi la première, parfois, je me suis questionnée, ” c’est pas un peu naïf finalement tes histoires de reflets ? il y a franchement plus urgent / t’as pas quelque chose d’autre à faire de plus productif ? arrête avec tes trucs de poésie de toute manière ça n’intéresse personne, oui bon ce sont des nuages pas de quoi en faire un plat tout le monde s’en fout bosse tes cours plutôt” j’ai une liste longue comme le bras de réflexions personnelles similaires, et s’il y a bien une chose qui me débecte dans “cette odieuse société” c’est cet écrasement de la beauté, cette négation du besoin de poésie individuel, ce lavage de cerveau dont on ne veut pas, auquel on résiste de toute ses forces mais qu’on finit quand même par entendre dans sa tête “il y a mieux à faire que de s’extasier sur l’éphémère”. Et je crois que cette cassure entre ce que je suis et ce que je suis sensée être m’a fait entrer dans cette petite bataille de la beauté. Souvent j’ai l’impression que c’est fichu d’avance, que ça n’a pas d’importance pour les autres, un passage aussi bref qu’un “elle est jolie cette fleur” vite oublié dès que l’on passe le pas de sa porte. Mais quand même, il y a ce truc, qui me fait tiquer à chaque fois, surtout lorsque je me plonge à nouveau dans les arts asiatiques : ça compte. Si ça compte autant pour eux, ça peut compter aussi pour nous. Ces reflets de soleil tremblant sur le mur ou les rideaux de mon appartement lorsque le vent s’invite je ne suis pas la seule à les voir je le sais, oui il y a d’autres personnes que ça émeut et qui se demandent aussi probablement pourquoi, oui il y a d’autres personnes qui s’arrêtent devant des nuages aux formes particulières, pour un pissenlit qui pousse vaille que vaille entre deux pavés, pour la beauté étrange d’une personne qui pleure dans la rue, pour un monde inversé dans les flaques d’eau. Récemment sur Twitter j’en ai eu encore une fois la preuve avec le hashtag #saccageparis (que je vous recommande de suivre surtout si vous habitez la ville) qui bien que posant des réalités très complexes révèle surtout que les gens en ont marre de sortir de chez eux et de voir une déchetterie à ciel ouvert, qui plus est dans une des plus belles villes du monde, parait-il.

Voilà la force de la beauté : elle nous rappelle que nous pouvons habiter le monde.

Quand la beauté nous sauve. / C. Pépin

Ca compte, ça compte bordel, ça compte plus que de déclarer tout les 3 mois sa thune à la caf, je trépigne pas d’impatience de descendre ouvrir ma boite aux lettres par contre j’étais sur mon balcon tout les jours à regarder le parc en bas de mon immeuble et la colline en face pour savoir si les végétaux commençaient à se parer de teintes vertes, si les fleurs et les bourgeons sortaient petit à petit. Ca compte, parce que c’est vivant. Parce que ça nous relie directement à nous-même, nous qui sommes organiques, solaires et lunaires. Nous qui avons 5 sens pour appréhender tout du monde qui nous entoure, êtres sensoriels, faits pour explorer, expérimenter, goûter, toucher, imaginer, s’émerveiller… Alors je dois dire que se rendre compte les mois défilants que je commence à perdre cet émerveillement c’est probablement encore plus douloureux que tout ce qu’il se passe. Et je crois que, de manière un peu enfantine, j’en veux à tout et tout le monde, j’en veux aux autres de s’être faits avoir aussi, j’en veux à ceux qui s’en foutent royalement, j’en veux à cette “société de merde”, je m’en veux aussi d’être tombée dans le piège de l’apathie, de l’angoisse du lendemain qui ne sera pas plus glorieux que ceux des 14 derniers mois, de mes yeux qui se ferment ou qui ne savent plus vraiment regarder parce que plus l’énergie et puis à quoi bon de toute façon…
Notre quotidien n’a pas vraiment la réputation d’être poétique. La capacité de s’émerveiller c’est que pendant les fêtes, pendant les feux d’artifice, c’est quasiment montré qu’à travers le regard des enfants, et nous dans tout ça ? T’es adulte, faut baisser la tête, taffer et rebelotte, pas le temps de niaiser. Ou alors il faut que ce soit loin du quotidien, dans un ailleurs bien exotique, pendant des vacances – courtes – que t’aura réussi à dégager, c’est pas chez toi c’est donc forcément plus beau, ce n’est pas le quotidien que tu subis c’est donc digne d’intérêt.
Pourtant nous l’inventons tous les jours, il a cette capacité d’enchantement permanent, de pouvoir être reconsidéré plusieurs fois, d’être modulable, il est pour à tout le monde et en même temps propre à chacun. On nous le présente comme quelque chose qui nous écrase, dont on aimerait s’échapper constamment. Diabolisé à outrance, mais aussi déresponsabilisé. Ce truc là, le quotidien, ce machin informe qui emmerde tout le monde, mais que personne n’a curieusement envie de prendre à bras le corps et retravailler pour qu’il corresponde à ce dont on a envie et non l’inverse. On se réveille un matin et on se dit merde, je n’ai plus goût à rien, je veux garder mes yeux fermés, je ne veux plus écouter personne, je veux simplement bouffer des chips et qu’on m’oublie.

C’est cette vie à laquelle Nietzsche, justement, donne la parole dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Vois-tu, dit la Vie, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. » La vie est alors cette énergie s’auto-alimentant, ce fleuve se nourrissant de son propre mouvement, ce flux changeant sans cesse de forme et d’intensité. Nous avons besoin de nos émotions esthétiques pour que la vie en nous puisse continuer à se métamorphoser, changeant de forme en effet, s’intensifiant à cet instant précis où la beauté nous touche. Sans cette beauté, cette vie risquerait de rester en attente au fond de nous, suspendue à des occasions de jaillir ou de se métamorphoser qui peut-être ne viendront jamais, nous laissant inachevés ou incomplets, malheureux ou coupables.Quand la beauté nous sauve / C. Pépin

Alors, avec la pandémie qui nous a gentiment fait redescendre sur Terre en nous rappelant que ce qui était acquis de sûr ne l’était en fait pas du tout, les interdictions de sorties mais surtout de projections, de soi, avec les autres, je crois qu’en plus de tout un tas de choses qui venaient grignoter ma vie l’effacement lent mais tenace de cet émerveillement du quotidien m’est bien resté en travers de la gorge. Parce que ça aussi je pensais que ce serait toujours ancré en moi, sans hésitation, sans doute, que ce n’était certainement pas ça qui allait foutre le camp. Ce fut une fois de plus l’occasion de confronter ces certitudes avec la réalité quand celle-ci prend un tournant quasi futuriste et que le quotidien se transforme en quelque chose qui est là deux fois plus imposé. C’est grâce à la pandémie que j’ai compris de façon un peu plus rude certes mais ô combien efficace que la beauté n’est pas acquise dans les yeux de celui qui la regarde si on est mentalement pas prêt à l’accueillir, qu’il y a bien plus de paramètres en jeu qu’une simple question d’esthétique et de la définition qu’on lui donne, que c’est toute une question d’équilibre entre soi et le dehors. Et c’est cette réalisation qui m’a fait prendre conscience, encore plus que d’habitude, que la poésie du quotidien est salutaire, exigeante et in-dis-pen-sable ; que mon état d’esprit y était intrinsèquement lié. Pour moi, la poésie du quotidien est une partie de l’équation de santé mentale que l’on oublie très souvent. Hors nous baignons littéralement dedans tout les jours de notre vie, comment peut-on s’en détacher, le détacher si rapidement du problème ? Il n’est pas question d’aller faire un footing pour se vider la tête, il est question au contraire de remplir, en nous / autour de nous, un espace avec de la beauté pour que notre condition nous semble un peu plus douce, un peu plus supportable. Il est question d’y faire face courageusement et de retrouver la capacité d’émerveillement « banale » en regardant à nouveau autour de nous, en relevant la tête, en apprenant à faire attention à nouveaux aux détails, à questionner son environnement, à questionner son esthétique personnelle. C’est mon militantisme à moi. Il y a un autre facteur que l’on met rarement en relation avec la poésie quotidienne, c’est l’acte de créer. On en parle comme si c’était avant tout une observation passive, ce n’est pas faux, mais c’est très réducteur. Inventer de la poésie, de la beauté, peu importe par quel médium, c’est permettre de redécouvrir d’abord pour soi des méthodes que l’on avait oublié ou pas osé utiliser, et c’est surtout l’occasion de les transmettre et les offrir au monde. Voilà pourquoi la poésie du banal est si riche et tout aussi digne. Elle est accessible, immédiate et ne demande rien d’autre que de sortir de nous-même pendant un petit moment pour produire quelque chose de gratuit et qui grâce aux réseaux peut toucher bien plus de personnes. Ce n’est pas un concours c’est au contraire une forme spontanée, libre.

Fréquentez la beauté le plus possible, multipliez les expériences esthétiques, les occasions d’éprouver la morsure délicieuse de ce pur élan vers les autres, vers tous les autres, vers l’universel : l’émotion esthétique, c’est l’arme de résistance massive au relativisme.

Quand la beauté nous sauve / C. Pépin

 

Pour compléter :
– Le pouvoir des pommiers en fleurs
– Quand la beauté nous sauve
– La création poétique doit-elle s’inspirer du quotidien